Un chapelain templier : Guilhem de Saint-Jean

 

Dalle funéraire de Guilhem de Saint-Jean, archevêque de Nazareth  (1288-1290), Saint-Jean-d'Acre

 

Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un Dieu couleur de miel.

Cantiques des Colonnes, Paul Valéry

 

Guilhem de Saint-Jean, un Templier à Toulouse

 

La vie et la carrière du chapelain Guilhem de Saint-Jean nous intéresse à plus d’un titre. Guilhem en tant que chapelain a sans doute suivi une formation ecclésiastique, c’est-à-dire qu’il maîtrisait parfaitement le latin, la langue des clercs, mais aussi la pratique de la liturgie. Surtout, notre chapelain semble avoir fréquenté de très près le maître de Provence Roncelin de Fos, qui est l’auteur présumé des statuts secrets de l’ordre des Templiers, rédigé en latin. 

 

Comme l’a fait remarquer l’historien Damien Carraz, le maître Roncelin de Fos ne devait pas être un très bon latiniste puisqu’en 1274 il se fait traduire en langue maternelle un acte notarié rédigé en latin1. Si maître Roncelin a dicté les statuts secrets qui portent son nom, ce n’est certainement pas lui qui les a transcrit en latin et naturellement nos soupçons se portent sur le chapelain templier Guilhem de Saint-Jean.

 

L’autre intérêt que nous portons à Guilhem de Saint-Jean vient du fait qu’il semble avoir fait une grande partie de sa carrière dans la cité de Toulouse. Guilhem apparaît avec certitude comme commandeur de la maison des Templiers de Toulouse 1260 à 1263 puis de 1264 à 1268. Cependant, plusieurs historiens signalent sa présence à Toulouse entre les années 1240 jusqu’en 1279. 

 

Au final, nous sommes très peu renseignés sur le curriculum vitae de notre chapelain templier dont l’existence surgira au grand jour en 1962. En effet, c’est à cette date que sera découvert dans l’antique cité de Saint-Jean-d’Acre la dalle funéraire d’un archevêque latin de Nazareth consacré le 18 juillet 1288 et décédé le 28 juillet 1290..

 

C’est à Joshua Prawer que l’on doit d’avoir identifié l’inscription du prélat avec le chapelain templier Guilhem de Saint-Jean. Le pape Nicolas IV confirma son élection en 1288 suite à un litige survenu au sein du chapitre cathédral de Nazareth.2 Comme l’identification de la dalle funéraire ne semble faire aucune objection, il faut bien admettre qu’un simple chapelain templier a bénéficié d’une carrière ecclésiastique des plus remarquables.

 

On se demande si cette carrière exceptionnelle ne serait pas liée justement aux relations privilégiées que notre chapelain semble avoir entretenu avec le maître de Provence, le dignitaire templier Roncelin de Fos. 

 

L’historien Damien Carraz a fait remarquer à quel point la charge de maître de province constitue une position importante dans la société médiévale. Il prend l’exemple du dignitaire Roncelin de Fos qui se déplaçait en compagnie de son personnel composé d’un compagnon chevalier et d’un chapelain. En mars 1275, il est établi que le chapelain de Roncelin de Fos est Guilhem de Saint-Jean et Peire Girard. Son « miles et socius ».3

 

Les actes de la curie romaine révèlent qu’en août 1250 maître Roncelin de Fos obtient du pape Innocent IV une dispense de mariage pour son parent Guilhem de Fos, damoiseau. En janvier 1264, maître Roncelin intervient auprès du pape Urbain IV pour obtenir au prêtre Peire Guilhem un canonicat à l’église Saint-Astier de Périgueux et, en juin de la même année, il réclame le canonicat pour son propre clerc Guilhem de Pereto. Enfin, en mars 1265, Roncelin intervient de nouveau auprès du pape Urbain IV pour que soit délivré un bénéfice à l’église Saint Geniès de Lodève dans le diocèse de Montpellier.4 En tant que chapelain personnel du maître Roncelin de Fos, Guilhem de Saint-Jean pouvait espérer gravir les échelons dans la hiérarchie. 

 

Les actes qui relient les deux hommes restent cependant très parcellaires. Le premier que nous possédons date de 1260 et se passe à Toulouse. 

 
Chapiteau orné d'un écu portant une croix pattée datée de 1300-1400; Toulouse

 

À cette date, Bertrand de l’Isle, prévôt du chapitre des chanoines de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse, exige une rente de la part des Templiers toulousains en les obligeant à remettre la fixation de leur part dans la dîme de l’Espinet. Cet acte est fait sous l’arbitrage d’un légiste, maître Benoît Audiet, et sera approuvé par l’évêque de toulouse, Raymond de Falga, et par le maître de la province, le templier Roncelin de Fos. Dans cet acte, Guilhem de Saint-Jean est cité comme « capellanus et preceptor Domus militie Tholose ».5

 

La véritable marque de confiance entre les deux hommes se révèle lorsque, le 13 septembre 1273, Roncelin de Fos, maître de l’ordre du Temple en Provence, délègue Guilhem de Saint-Jean pour négocier avec l’évêque, le prévôt et le chapitre d’Avignon au sujet d’une chapelle que le haut dignitaire du Temple a l’intention d’édifier dans la paroisse Saint-Agricol à Avignon. Après négociations, c’est l’évêque Robert II d’Uzès qui autorisa les Templiers à bâtir leur chapelle avec un cimetière tout en prenant soin de réglementer les droits de mortuage et de legs. Dans cet acte, Guilhem de Saint-Jean serait cité comme commandeur de Toulouse (?) et procureur du maître de Provence.6

 Chevet de La Chapelle templière Notre-Dame-de-Bethléem; Avignon

 

En 1281, cette chapelle sera mentionnée pour la première fois sous le vocable de Notre-Dame de Bethléem dans un testament de Girarde Levenières qui souhaite être inhumé dans le cimetière attenant.7 

 

Dans son étude épigraphique sur la dalle funéraire de Guilhem de Saint-Jean, Pierre Vincent de la Claverie précise que la carrière de notre chapelain aurait commencé à Toulouse dans les années 1240.8 On ne sait sur quel fait repose cette affirmation mais elle éveille tout de même notre attention car on se souvient que les fameux statuts secrets de l’ordre des Templiers rédigés en latin portent la date de 1240 et que ces statuts secrets sont signés de maître Roncelin, identifié avec le maître de Provence Roncelin de Fos dont Guilhem de Saint-Jean fut le chapelain. 

 

Si on ajoute à cela l’implication de ces deux hommes dans l’édification de la chapelle templière d’Avignon, fleuron du savoir-faire de l’ordre des Templiers en matière d’architecture, dirigée selon les actes de la construction par le maître maçon Martin « magister Martinus lapista ».9 Nous avons tout lieu de croire que nous avons devant nous deux des hommes les plus influents en ce qui concerne la spiritualité occulte au sein de l’ordre des Templiers dans cette seconde moitié du XIIIe siècle.

 

Guilhem de Saint-Jean, un chapelain initié?

 

Est-ce un simple hasard? Ou devons-nous croire que les chapelains de l’ordre avaient une fonction bien particulière dans cette organisation occulte? On remarque que dans les statuts secrets c’est dans l’article 27 des Frères Élus que sont cités à la fois le maître maçon et les chapelains de l’ordre, où il est spécifié :

 Article 27 « Si un Frère Élu a obtenu la charge de prieur ou de préfet, il doit travailler à mettre en état les ateliers de la maison tels que nos usages secrets le réclament, ce qu’il doit faire avec un Maître maçon qui soit un descendant de nos Père […] Que le Prieur rende serviable le chapelain de la maison et si celui-ci est récalcitrant qu’il le chasse et en prenne un autre. Les chapelains doivent persuader les frères chevaliers, servants d’armes, et Frères servants de se confesser au supérieur de la maison […] ».10 Dans le cas du chapelain Guilhem de Saint-Jean, on pense au maître Roncelin de Fos.

 

Si les Frères Élus du Temple étaient formés par des maîtres maçons, 

 

France 

On peut concevoir que l’on ait demandé à ces mêmes frères templiers dans l’article 30 des Frères Élus que soit gravé sur leur pierre tombale le plus vieux signe du salut, le Pentalpha.11

 

Croix templière dans la forteresse templière de Tomar; Portugal 

Le Pentalpha était le signe de reconnaissance de la secte philosophique des pythagoriciens dont les membres devaient tracer la figure d’un seul trait. Le Pentalpha est aussi le symbole du microcosme qui se doit d’être en synchronisme avec le macrocosme, oeuvre du Grand Architecte de l’Univers.

 

Dans le Timée de Platon, le synchronisme entre le rythme de l’âme individuelle et celui de l’âme universelle est spécifié:

 « Puis, dans ce corps où afflue et d’où s’écoule un flot ininterrompu, les dieux introduisent les mouvement périodiques de l’âme immortelle.»12

 

Dans les deux tracés de l’abbaye des chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse, on retrouve cette corrélation entre le microcosme et le macrocosme d’une part et le mouvement périodique des planètes tournant autour de la Terre d’autre part. 

 

Deux cartes du ciel peintes dans la galerie supérieure de la basilique Saint-Sernin, l'une plus symbolique (microcosme/ macrocosme), l'autre plus scientifique (système géocentrique). Toulouse, XIIIe siècle (?)

 

Or, dans l’enseignement secret des maîtres maçons, un nombre exprime cette synchronicité parfaite entre le microcosme et le macrocosme. C’est le Nombre d’Or = 1,618, qui s’exprime en géométrie dans la construction du pentagone étoilé, autrement appelé pentalpha.13 

 

7

 

Dans l’église templière de Montsaunès, le Nombre d’Or est représenté  sous la forme d’un rectangle de huit modules sur cinq.

 

Tracé du Nombre d'Or; église templière de Montsaunès 

Ce tracé est d’autant plus remarquable qu’il provient du Liber Abaci paru en 1202 et écrit par l’italien Leonardo de Pise, dit Fibonacci.

 

 Tracé de la suite de Fibonacci

 

Chaque terme est égale à la somme des deux termes précédents. Premiers termes: 1 et 2, Troisième terme: 1+2=3, quatrième terme: 2+3=5, ensuite: 3+5= 8, puis 13, 21, 34, 55, 89, 144, 233, 377… Si l’on poursuit cette suite et qu’on fait le rapport d'un nombre sur celui qui le précède, on découvre que ce rapport tend vers Phi (le nombre d’Or: 1,618). La suite de Fibonacci nous donne un moyen original de déterminer ce fameux nombre d’Or qui est une des clefs de l’immortalité de l’âme pour les Pythagoriciens comme pour nos Templiers de Montsaunès. 

  

Les Enfants de Maître Jacques

 

On se rend compte à quel point la confrérie de bâtisseurs des Enfants de Maître Jacques, affiliée aux Templiers de Montsaunès, maîtrise tous les mystères concernant le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et de la Voie lactée qui lui est associée. 

 

Dans cette église templière, au jour du solstice d’hiver, qui est le jour le plus court de l’année et où le soleil est le plus bas dans le ciel, à midi, le soleil vient frapper le monstre solsticial.14 

 

Monstre solsticial avalant la Voie lactée; église templière de Montsaunès

 

Ce monstre avale une colonne qui symbolise la voie lactée. Il est là pour nous rappeler que c’est par la porte des dieux, c’est-à-dire au solstice d’hiver, que l’âme doit se présenter si elle veut s’élever dans le ciel. 

 

Si on considère le Zodiaque dans le ciel du Nord, qui est représenté sur la porte Miègeville de la basilique Saint-Sernin de Toulouse, le solstice d’hiver représenté sur le corbeau central, possède à la fois la tête du Centaure-Sagittaire, à  sa droite qui symbolise la « Perigrinatio »  le « voyage de l’âme », « la quête du savoir »  ainsi que les cornes de la Chèvre-Capricorne, à sa gauche, qui est le Xe signe du zodiaque et qui symbolise le « Regnum », c’est-à-dire la fixité et le pouvoir temporel ou spirituel.15 

 Corbeaux de la Porte Miègeville avec Sagittaire, solstice d'hiver et Chèvre Capricorne. basilique Saint-Sernin de Toulouse.

 

Mais comme nous sommes sur le chemin initiatique de Saint-Jacques-de-Compostelle, « campus stellae » qui signifie « champ des étoiles », nous découvrons que pour prétendre à l’immortalité l’âme doit aussi atteindre la Porte du Ciel et que pour cela, elle se doit de traverser la Voie lactée au moment où elle se sépare en deux colonnes au niveau des constellations de l’Aigle et de la Flèche.

 

"La Porte du Ciel": la Voie lactée avec ses deux colonnes à la hauteur de la constellation de l'Aigle et de la Flèche

 

Cette flèche est tirée par le Centaure-Sagittaire au moment du solstice d’hiver, comme représenté sur les bas-reliefs de Saint-Sernin conservés  aujourdhui au Musée des Augustins à Toulouse.

 

Bas-relief de la basilique Saint-Sernin. Musée des Augustins, Toulouse.

 

À Montsaunès, le Centaure-Sagittaire va tirer sa flèche, qui symbolise l’âme qui va gagner son immortalité grâce à la connaissance des mystères qui l’entoure.16

 

Centaure-Sagittaire entouré de ses mystères et de son chien; église templière de Montsaunès

 

Il est accompagné de son chien. Le chien vient nous rappeler que ce qui pourrait passer pour une simple scène de chasse concerne le champ des étoiles et la Voie lactée. Le chien est traditionnellement le compagnon du pèlerin de Saint-Jacques et dans le ciel austral on se rend compte que les deux constellations du Chien Mineur et du Chien Majeur encadrent parfaitement la Voie lactée. Comme le pèlerin, le chien suit au plus près le chemin des étoiles. 

 

Albrecht Dürer. La Carte céleste, hémisphère du sud (1515). The Metropolitan Museum of Art, New York.

 

À Montsaunès, la flèche du Centaure-Sagittaire vise la Porte du Ciel qui a pris dans cette église templière les traits d’un cerf.17

 

Cerf touché par la flèche du Centaure-Sagittaire église templière de Montsaunès

 

Les deux bois du cerf figurent le moment où la Voie lactée s’est séparée en deux colonnes. Dans cette représentation, la flèche de la constellation vient se ficher dans le cou de l’animal.  Si les Templiers ont pris le cerf comme symbole de la Porte du Ciel, c’est que cet animal est associé à la figure du Christ qui pour nos moines soldats, n’en doutons pas, reste la seule voie par laquelle l’âme conquiert son immortalité. Cette vision christique du cerf nous est confirmée dans cette célèbre partie de chasse concernant le général romain Saint Eustache (vers 118 après J.C.) qui aperçut au milieu des deux bois d’un cerf la croix du Christ, plus resplendissante que les rayons du soleil, ce qui provoqua sa conversion au christianisme.

 

Albrecht Dürer. La Vison de Saint Eustache. Gravure (1501). National Gallery de Londres 

Pour nos Templiers de Monstaunès, ou de Montsalvage, gardiens du Saint Graal, la Porte du Ciel qui se situe à la hauteur de la constellation de l’Aigle, renvoie immanquablement à un autre aigle: celui de l’apôtre Saint-Jean et de son oeuvre prophétique sur les révélations des temps à venir ou Apocalypse. Saint Jean, qui se trouvait sur l’île de Patmos eut en songe plusieurs visions sur notre avenir.

 

Dans une de ses vision, il nous dit (Apocalypse, IV,1):

« J‘eus ensuite une vision. Voici une porte qui est ouverte au ciel et la voix que j’avais naguère entendue me parler comme une trompette me dit : « Monte ici, que je montre ce qui doit arriver par la suite. » 

 

Ce texte de l’Apocalypse qui parle à la fois de la Porte du Ciel, qui est au niveau de la constellation de l’Aigle, et du retour du Christ en Gloire décrit par saint Jean, l’apôtre symbolisé par un aigle, était signifié chez les Templiers par un symbole bien particulier que les franc-maçons connaissent bien: il s’agit de l’aigle bicéphale.

 "Deus Meunque Jus": "Dieu et mon droit"


 

Les moines clunisiens et l’aigle bicéphale

 

Dans son étude épigraphique sur la dalle funéraire de notre templier Guilhem de Saint-Jean, Pierre Vincent de la Claverie précise:

" Sa dalmatique conserve dans une frise décorative la gravure d'un aigle bicéphale, qui n'est pas sans rappeler la figure tétramorphique de Saint Jean."18

 

L'aigle bicéphale est un très vieux motif que les Latins ont probablement découvert à travers l’art byzantin présent en Espagne.

 

Dans le cloître des moines clunisiens de Moissac achevé en 1100, on retrouve ce motif et ce sont ces moines qui furent chargés de la réforme liturgique en Espagne.

 

Aigle bicéphale. Cloître clunisien de Moissac achevé en 1100, France.

 

On remarque que chez les Templiers cette figure n’apparaît pas seulement sur la dalmatique de notre archevêque templier mais qu’elle est aussi présente sur certains sceaux de dignitaires templiers comme celui du frère Guillaume de l’Aigle, précepteur de Normandie, daté de 1227.19

 

20 copie

 Ou celui de frère Guillaume du Liège, précepteur de la Rochelle, datée de 1269.20

 21

On peut définir un lien entre l’aigle bicéphale des moines de Moissac et la tradition templière puisque ce sont les moines clunisiens de Moissac qui furent à l’origine du projet de construction de la basilique de Saint-Sernin de Toulouse, qui va devenir la référence liturgique de nos Templiers occitans.

 

Précisions que le monastère clunisien de Moissac était une étape importante sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et que le tympan de l’abbaye qui accueillait les pèlerins était précisément la description de la vision de saint Jean sur le Christ en Gloire qui suit le passage où saint Jean est invité à traverser la Porte du Ciel pour voir l’avenir.

 

Détail du tympan du monastère clunisien de Moissac; France

 

La mainmise de l’ordre de Cluny sur l’abbaye des chanoines de Saint-Sernin, qui va devenir la référence liturgique de nos Templiers, est l’oeuvre de l’évêque de Toulouse Durand de Bredon (1059-1071).

 

Durand était un homme brillant avec beaucoup d’humour. Ancien moine de Cluny, il obtient la charge d’abbé du monastère de la Chaise-Dieu avant de devenir en 1048 abbé du prestigieux monastère de Moissac,21 qui sera le deuxième en importance dans cet ordre bénédictin derrière celui de Cluny. C’est Durand de Bredon qui supervisa les travaux de l’église de Moissac et c’est l’abbé Ansquilit qui supervisa ceux du cloître qui à travers ses chapiteaux sont une source d’informations précieuses sur l’univers spirituel qui dominait à cette époque.22

 

C’est aussi au moment où Durand de Bredon devient évêque de Toulouse que commencent les travaux de la nouvelle basilique de Saint-Sernin et un des chapiteaux du cloître de Moissac représente le martyr de Saint-Sernin tiré par un taureau à Toulouse.

 

Martyr de Saint-Sernin, chapiteau du cloître de Moissac; XIe siècle 

Abbé de Moissac et évêque de Toulouse, Durand de Bredon est sans doute à l’origine du programme spirituel attaché à la basilique toulousaine. Il paraît d’ailleurs avoir été en parfaite communion d’esprit avec le prévôt de Saint-Sernin, Isnar de Lavaur (1060-1072) qui lui succédera à la tête de l’évêché de Toulouse  (1071-1105).

 

Il semblerait que le très puissant ordre du Cluny avait décidé d’utiliser la basilique Saint-Sernin de Toulouse comme le réceptacle d’une nouvelle « Professio Regis » à l’adresse du Roi des Romains sacré à Aix-la-Chapelle. 

 

On pourrait même parler d’une véritable initiation sacerdotale à caractère impérial liée au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle et à la Voie lactée, qui dépasse largement le cadre du simple « scrutinium », sorte d’examen probatoire à caractère sacerdotal subi par le Roi des Romains à Rome lors du sacre impérial. 

 

Dans un esprit très marqué par l’eschatologie et l’univers apocalyptique de l’apôtre Saint-Jean, esprit qui domine à Moissac, nos moines clunisiens semblent avoir voulu bâtir à Toulouse une Porte du Ciel par laquelle le futur Christ de l’Apocalypse, le Paraclet, viendrait, à l’image de Charlemagne, réunifier sous sa bannière tout l’empire carolingien pour aller chasser les Maures d'Espagne.23

 Porte Miègeville; basilique de Saint-Sernin de Toulouse

 

Vaste programme, qui semble lié au fait que les empereurs germaniques se désintéressaient totalement de ce qui pouvait se passer dans la péninsule ibérique.

 

Des empereurs germaniques bien ingrats

 

Dans la seconde moitié du XIe siècle, l’ordre de Cluny et particulièrement l’abbaye de Moissac, va avoir en charge la réforme de la liturgie en Espagne, avec de beaux succès comme le passage à la liturgie romaine le 22 mars 1071 de l’antique monastère de San Juan de la Peña, panthéon de la noblesse d’Aragon et Pamplune. Mais si la noblesse de la péninsule ibérique veut bien soutenir ce passage à la liturgie romaine au risque de mécontenter le petit peuple très attaché à sa liturgie tolédane, il semble qu’elle espérait en contre-partie un soutien militaire de cet empire carolingien dont les moines clunisiens avaient été les plus fidèles artisans. Hélas! Les moines de Cluny avaient beau faire les cent pas dans les couloirs de la chancellerie impériale, les empereurs germaniques avaient toujours mieux à faire chez eux que d’aller monter des expéditions militaires dans des contrées si lointaines sous le seul prétexte que Charlemagne l’avait fait avant eux.

 

Pourtant les rois de Castille n’avaient pas hésité à livrer des monceaux d’or aux moines de Cluny pour les aider à convaincre les empereurs germaniques à imiter Charlemagne et à venir jusqu’à eux pour participer à cette guerre totale que fut la Reconquista. 

 
carte Reconquista

 

L’obstination des empereurs germaniques à ne rien céder à ces moines tonsurés, tout occupés qu’ils étaient dans leurs querelles internes, commençait à devenir gênante. Les moines de Cluny pouvaient trouver cette attitude bien ingrate. Ces Germains avaient-ils déjà oublié qu’Adélaïde de Bourgogne, reine d’Italie, qui soutenait la réforme monastique de Cluny s’était mariée en 951 avec Otton Ier de Germanie, faisant du roi germain un véritable empereur romain germanique?

 

Le clunisien Gerbert d’Aurillac, futur pape de l’an mille, fut le précepteur du jeune empereur Otton II en 971, puis d’Otton III en 997. 

 À gauche, Gerbert d'Aurillac pose sa main sur le trône d'Otton III; Détail de l'enluminure de l'abbaye de Reichenau; Évangéliaire d'Otton III, v. 1000, Bayerische Staatsbibliothek, Munich

 

C’est aussi les moines de Cluny qui avaient encouragé les manœuvres de l’archevêque de Reims Adalbéron pour écarter du trône de France le dernier prince de sang carolignien Charles de Basse-Lorraine (953-991),24 le seul légitime à revendiquer le trône du Saint-Empire germanique face à la dynastie ottonienne. 

 

Est-il possible que les Germains avaient oublié qu’ils ne devaient cet empire romain qu’aux bonnes grâces des moines clunisiens? Quand en 1014, l’empereur germanique Henri II se fait sacrer à Rome, c’est aux moines de Cluny qu’il  va remettre son manteau et les insignes impériaux, signifiant ainsi qu’il confit le destin  spirituel de l’empire entre leurs mains.25 Si les Clunisiens, qui possédaient un bon millier de monastères à travers toute l’Europe avaient décidé que c’est à Toulouse que les futurs empereurs du Saint-Empire romain trouveraient leur véritable légitimité, cela sonnait autant comme une promesse que comme une menace envers tout candidat au Saint-Empire romain germainque.

 Détail du gemme d'Auguste: l'empereur sous les traits de Jupiter avec la Chèvre Capricorne, signe de sa destinée royale et l'aigle jupiterien à ses pieds. Trésor de la basilique Saint-Sernin de Toulouse, aujourd'hui à Vienne.

 

Les chapiteaux du cloître de Moissac sont sans ambiguïté à cet égard. Le chapiteau concernant l’aigle bicéphale domine la représentation de l’arbre de Nabuchodonosor, où nichaient les oiseaux du Ciel, qui fait référence au Livre de Daniel (IV, 7,25)

 

L'arbre de Nabuchodonosor; chapiteau du cloître de Moissac; XIe siècle 

Dans ce Livre, le roi Nabuchodonosor fait un rêve. Dans ce rêve, le roi voit un arbre au centre de la Terre, puis un « vigilant »,  un saint descendu du Ciel, crie à pleine voix: « Abattez l’arbre, brisez ses branches, arrachez son feuillage et jetez son fruit […] ».  Au réveil, le roi fait venir Daniel pour l’interprétation du rêve, et la sentence tombe: « l’arbre, c’est toi lui dit Daniel. Tu seras chassé de ton royaume jusqu'à ce que tu aies appris que le Très-Haut a domaine sur le royaume des hommes et qu’il le donne à qui lui plaît. » 26

 

 

Le nouvel empereur qui semble trouver grâce aux yeux des moines de Moissac c’est Alexandre le Grand, qui, selon la légende reprise sur les chapiteaux du cloître, se serait attaché à l’aide de cordes au cou de deux aigles pour s’élever dans le ciel.  Arrivé au ciel, reprenant l’expression de Saint-Jean dans l’Apocalypse (I,16), son visage est comme le soleil qui brille dans tous ses éclats et on voit les anges portant le visage de l’empereur Alexandre, détournant la tête pour ne pas être aveuglés par l’éclat de ce fils de la Lumière.27 

 

Ascension d'Alexandre le Grand grâce à deux aigles; chapiteau du cloître de Moissac; XIe siècle

 

Ce thème est repris sur l’autel majeur de la basilique Saint-Sernin où deux anges s’élèvent tenant un médaillon du buste du Christ et détournent leur regard de cette lumière qui brille comme un soleil. 

 

Buste du Christ porté par des anges; Détail de l'autel majeur de la basilique de Saint-Sernin de Toulouse. Bernard Gilduin (1095-1096)

 

On notera que le caractère lumineux du Christ, qui s’est élevé jusqu’à la Porte du Ciel, induit la capacité à voir l’avenir. En se basant sur la course du Soleil dans le zodiaque, le Christ apollinien lit le ciel de l’intérieur et les maisons du zodiaque sont par conséquent établies de manière rétrogrades, ce qui inverse l’ordre des représentations des signes zodiacaux sur la Porte Miègeville.28 Cette apparente anomalie nous introduit dans le monde mystérieux de l’astrologie, cette science toute nouvelle qui prétend lire l’avenir et qui reste encore à cette époque une découverte pour les Latins.

 

Le Christ appolinien au centre du Zodiaque; recueil médical du XIe siècle; Italie; BnF, Ms latin 7028; fol. 154

 

Toulouse, Porte du Ciel

 

On remarque que sur la porte Miègeville de la basilique Saint-Sernin de Toulouse l’apôtre saint Jacques, comme Alexandre le Grand, s’envole grâce à deux aigles situés sous ses pieds et qui l’élèvent jusqu’à la porte du Ciel. 

 

Saint Jacques franchissant la Porte du Ciel à l'aide de deux aigles; Porte Miègeville; Basilique Saint-Sernin de Toulouse 

Porte du Ciel symbolisée par les deux colonnes de la Voie lactée qui encadrent l’apôtre et qui sont surmontés du monstre solsticial qu’on a déjà rencontré chez les Templiers de Montsaunès.

 

Ces deux aigles qui nous élèvent jusqu’à la Porte du Ciel sont l’aigle de saint Jean signalé à Saint-Sernin par le Christ en Gloire:

 
Christ en gloire; Basilique Saint-Sernin de Toulouse

 

Aigle de saint Jean que l’on retrouve plusieurs fois représenté sur les chapiteaux de Moissac:

 
Aigle de saint Jean portant le Livre; chapiteau du cloître de Moissac; XIe siècle

 

Et la constellation de l’Aigle, avec son étoile Altaïr, qui se situe à la verticale de la basilique de Saint-Sernin au solstice d'hiver. La latitude de Toulouse est de 43,5 degrés dans l'hémisphère boréal, soit à mi-distance entre l'Équateur et le Pôle Nord.34a

 

La constellation de l’Aigle, avec celle de la Flèche tirée par le Centaure-Sagittaire, est aussi représentée sur les chapiteaux de Moissac. 

 

Constellation de l'Aigle et de la Flèche; chapiteau de la salle capitulaire de Moissac; XIe siècle

 

C’est la rencontre de ces deux aigles à Saint-Sernin au solstice d'hiver qui révèle le projet de l’aigle bicéphale.

 

36 

Et c’est ce que semblent nous dire les moines de Moissac en nouant le cou de deux aigles sur les chapiteaux de leur cloître. 

 

Deux aigles au cou noué; chapiteau du cloître de Moissac; XIe siècle 

On pourrait se demander: pourquoi Toulouse? Les esprits triviaux diraient que les Clunisiens cherchaient surtout à attirer les empereurs germaniques dans une reconquête de la péninsule ibérique. La cité de Toulouse fut au Ve siècle après J.C. la capitale du royaume des Wisigoths qui recouvrait une grande partie de la péninsule ibérique.

 

38 

Suite à l’invasion des Maures en Espagne, les Toulousains, grâce à leurs remparts héritées de l'empire romain, et à l'intervention d'Eudes, duc d'Aquitaine, écrasent le 11 mai 721 les armées sarrasines conduites par l'émir El Samah qui meurt dans les combats.29 Après cette vistoire retentissante, l’habitude fut prise par les Chrétiens de se servir de la cité toulousaine comme base arrière pour organiser la Reconquista et lancer des expéditions militaires.30 La dernière grande expédition lancée depuis Toulouse date de 1118 et permit la prise de la grande cité de Saragosse.

 

Mais tout cela ne sont que des considérations bien futiles pour des moines qui sont à l’image des anges. Pour les hommes de Dieu, qui cherchent dans la rotation des étoiles la sublime eurythmie, c’est le ciel qui dicte ses lois. 

 Psautier latin dit de Saint Louis et de Blanche de Castille; 1200; BNF Paris; ms 1186, réserve, fol 1v

 

Pour les moines clunisiens de Moissac, la cité de Toulouse s’imposait naturellement comme une « Caput Tholis », c’est-à-dire une « tête du ciel », terme qui donnera « capitole » ou « capitale ». Et c’est bien cette « tête du ciel » que saint Jacques dans le Songe de Charlemagne montre du doigt dans le Codex Calixtinus.

 Le Songe de Charlemagne; Chronique de Turpin; Codex Calixtinus; XIIe siècle. Archives de la cathédrale de Compostelle. restitution par Janine Michel, 2002.

 

Dans la miniature traditionnelle du grand livre de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’apôtre désigne le sommet du toit qui coïncide avec le fait que la Voie lactée  représentée par une colonne d'étoiles se sépare à cet endroit en deux  colonnes bien distinctes. Le sommet du toit marque la Porte du Ciel que l’empereur se doit d’emprunter s’il ne veut pas finir comme Nabuchodonosor. C’est à cette seule condition qu’il aura le privilège de porter comme blason l’aigle bicéphale, signe qu’il a suivi cette voie secrète déjà empruntée par Alexandre le Grand et par l’apôtre saint Jacques. Cependant, l’objectif du pèlerinage reste clair et les moines de Cluny sont formels: si saint Jacques est apparu en songe à Charlemagne, c’est bien pour lui demander de libérer son tombeau qui était aux mains des Sarrasins. Le nouvel empereur, s’il veut être adoubé par les Clunisiens, se devra d’aller combattre les Maures en Espagne.

 

On a été surpris de découvrir qu’un des meilleurs spécialistes de cette Porte du Ciel est l’artiste allemand Albrecht Dürer (1471-1528), qui représente parfaitement la configuration de la Porte du Ciel à la verticale du Centaure-Sagittaire et de la Chèvre-Capricorne avec la Voie lactée qui se sépare en deux au niveau des constellations de l'Agile et de la Flèche dans cette carte du ciel réalisée par lui en 1515. 

 

Albrecht Dürer. La Carte céleste, hémisphère du Nord (1515). The Metropolitan Museum of Art, New York 

Cependant, cette Porte du Ciel est protégée par un ange gardien qui nous avertit que toute porte nécessite une clef. Cette clef pourrait se trouver dans la célèbre représentation de la Melencolia d’Albrecht Dürer réalisée en 1514.

 
Albrecht Dürer. Melencolia I. Gravure sur cuivre (1514)

 

Comme Erwin Panofsky, nous pensons que cette gravure se réfère d’une manière cachée à la planète Saturne, qui est la clef de la Porte du Ciel. L’ange de la gravure tient dans son giron un livre fermé, ce qui nous indique que rien ne nous sera donné. En premier lieu, soulignons que l’anagramme de Melencolia est « limen caelo » qui peut se traduire par « porte du ciel » et qui semble le vrai titre de cette gravure. D’ailleurs, Dürer affiche cette fameuse Porte du Ciel avec la Chèvre-Capricorne sur son blason daté de 1490.

 Blason d'Albrecht Dürer daté de 1490; musée des Offices; Florence

 

Saturne est la septième planète du système géocentrique conçu par les anciens comme les sept barreaux de l’échelle que l’on voit sur la gravure, symbole de l’élévation spirituelle. On remarque aussi le chien, qui nous rappelle que le mystère concerne la Voie lactée. Il faut savoir que la planète Saturne, qui domine le ciel d’hiver, fait sa révolution en 29 années et que la racine septième de 29 donne le Nombre d’or, 1,618.31 C’est ça la clef de la porte pour les Pythagoriciens. L’âge de Saturne représentait l’âge d’Or, le paradis des initiés que l’ange de la Melencolia garde jalousement et que Jupiter, fils de Saturne, se doit de découvrir s’il veut régner sur les hommes.

 

Il est à noter que dans la gravure de Dürer le rapport entre la largeur du sablier, qui marque le temps comme Chronos Saturne, maître du Temps, et la largeur du carré magique, qui se rapporte à Jupiter, est précisément le Nombre d’Or. 

 

Albrecht Dürer est né et a grandi à Nuremberg, ville qui avait le privilège de garder les Regalia du Saint-Empire germanique. Dürer se plaira à graver à sa manière les armoiries de sa ville en 1521.

 

Albrecht Dürer. Armoiries de la ville de Nuremberg (1521)

 

On lui doit aussi la représentation de Charlemagne et de l’empereur Sigismond de Luxembourg (1368-1437), avec pour ce dernier l’aigle bicéphale comme marque de cette initiation johannique et jupiterienne. 

 Charlemagne et l'empereur Sigismond de Luxembourg; Albrecht Dürer; 1513; Nuremberg; Germanisches Nationalmuseum

 

Pour en revenir à la cité de Toulouse, on peut dire que Saint-Sernin est la contraction de saint Saturnin, les initiés comprendront « saint Saturne ». La devise de la Porte du Ciel qu’est la basilique Saint-Sernin est : « Non Est In Toto Sanctior Orbe Locus », « Il n’est pas de lieu plus saint au monde ». Pour les adeptes de Pythagore, cette devise comporte 7 mots en 29 lettres.32On peut se demander d’ailleurs si les candidats au Saint Empire n’étaient pas attendus devant cette porte à l’âge de vingt-neuf ans, histoire de se rendre conforme aux lois du ciel et aux révolutions saturnales. 

 

Dans son Parzival, Wolfram von Eschenbach insiste sur le fait que le roi Anfortas, le gardien du Graal, souffre d’une blessure qui se ravive à chaque révolution de la planète Saturne:

 « Dis-moi maintenant: as-tu vu la lance au château de Montsalvage? Le jour où l’étoile Saturne revint au point où avait commencé sa course, nous en fûmes avertis par l’état de la blessure et par une neige qui tomba au fort de l’été. Jamais le froid n’avait causé de souffrances sis vives à ton doux oncle. Il fallut enfoncer de nouveau la lance dans la plaie. Un mal servit ainsi à écarter un autre mal. La lance en demeura ensanglantée et rouge.» 33 (Parzival, Tome II, p. 53) 

Ou encore: 

« L’ermite dit « Beau neveu, ni avant ni après, le roi ne souffrit jamais autant. Car à ce moment l’astre Saturne annonçait son arrivée par un grand froid. C’est en vain qu’on posa le fer de la lance sur la blessure d’Anfortas, comme on l’avait fait mainte fois auparavant. Alors on l’enfonça dans la plaie. Saturne poursuit sa course si haut dans le ciel que la blessure sentait à l’avance un grand froid de glace qui allait suivre. »  34 (Parzival,Tome II, pp. 55-56)

 

Seul un héros comme Perceval pouvait délivrer le roi Anfortas de cette céleste blessure. Perceval succédera au roi Anfortas, comme Jupiter avait pris la place de son père Saturne.

 

Si on pense que dans le Parzival, le héros Perceval n’est autre qu’Otton IV de Brunswick, il paraît cohérent de constater qu’il fut le premier empereur germanique à porter le blason de l’aigle bicéphale comme l'indique Mathieu Paris dans sa Chronica Majora II (1200- 1250) à propos de l'élection d 'Otton IV de Brunswick.

 
Election d'Otto IV de Brunswick; Chronica Majora II; 1200-1250; Mathieu Paris; OBS, MS 16 II; fol. 21; Cambridge Corpus Christi College

 

Conclusion

 

Il est classique de considérer que les moines bénédictins de Cluny furent les premiers au Moyen-Âge à former des confraternités de bâtisseurs qui, à travers l’art roman, ont ressuscité les techniques d’architecture des Romains avec comme référence le De Archtiectura de l’architecte romain Vitruve (80 avant J.C. - 15 avant J.C.). Nos recherches sur la Porte des dieux nous révèlent à quel point les moines bénédictins avaient fini par intégrer cette culture néo-platonicienne et pythagoricienne où la connaissance de la Nature et de ses lois devient le sésame pour conquérir l’immortalité de l’âme.

 

Dans la basilique Saint-Sernin de Toulouse, les moines bénédictins de Cluny ont été obligés de laisser leur place aux chanoines réguliers selon la règle de saint Augustin. Mais si les objectifs politiques de ces deux institutions religieuses étaient totalement opposées, la première franchement impériale, l’autre attachée à la Respublica Christiana, elles ont toutes les deux considéré que la maitrise des lois de la Nature conférait un réel pouvoir, aussi bien spirituel que temporel. 

 

Nos chevaliers du Graal, parmi lesquels on comptait la famille des Montpezat, bienfaitrice de la commanderie templière de Montsaunès, ont manifestement recueillis l’héritage spirituel et symbolique de ces deux insititutions. On avait déjà relevé que Pons de Montpezat (1175-1199) fut prieur de Saint-Sernin de Toulouse et qu’un Amiel de Montpezat fut Templier à Montsaunès (1180-1193). On relève aussi un Raymond de Montpezat, abbé du monastère clunisien de Moissac (1229-1245).

 

La noblesse commingeoise semble au coeur de ce qu’il faut bien définir comme la première franc-maçonnerie templière avec ses grades et ses mystères et l'on constate que les confréries de bâtisseurs, formés par les moines bénédictins, ont joué un rôle important dans la transmission de ces mystères.

 

On comprend qu’en traçant sur leurs pierres tombales le Pentalpha, ces Templiers un peu particulier espéraient emporter avec eux la clef qui leur permettait d’ouvrir cette fameuse Porte du Ciel qui les faisait entrer tout droit dans cette Jérusalem Céleste tant désirée. Il est rassurant de constater que dans la commanderie templière de Montsaunès la figure du Christ, à travers celle du cerf, n’a pas totalement disparu de leur propositum vitae

 

L’autre élément qui ressort de cette tradition spirituelle issue des Clunisiens de Moissac est la tradition liée au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Saint Jacques dit le Majeur est le frère de l’apôtre saint Jean et l’univers eschatologique de saint Jean accompagne aussi bien les pèlerins en partance pour Compostelle que la confrérie de bâtisseurs des enfants de Maître Jacques, affiliée à l’ordre des Templiers de Montsaunès. 

 

L’archevêque templier Guilhem de Saint-Jean, qui a fait une grande partie de sa carrière à Toulouse, faisait à n’en pas douter partie de ces Templiers initiés aux mystères johanniques, lui qui n’hésita pas à faire graver sur sa pierre tombale l’aigle bicéphale.

 

Nous somme aussi étonnés qu’un artiste allemand comme Albrecht Dürer puisse au XVIe siècle faire preuve d’une si bonne maîtrise de ces mystères qui furent entre les mains des chevaliers du Graal à Montsaunès. Les gravures de  l'artiste nous montrent les deux colonnes de la Porte du Ciel ainsi que l'Ange, fils de la Lumière, qui ordonne à saint Jean de manger le Livre qui aura dans sa bouche la douceur du miel mais qui remplira ses entrailles d'amertumes (Apocalypse, X, 8,10). 

 

Albrecht Dürer. Apocalypsis cum Figuris. Xylographie (1496-1498) N°2/15: la Vision des 7 chandeliers

 

Il reste difficile de jauger si ces mystères étaient à ce point populaires dans la société médiévale qu’on puisse envisager une survivance naturelle jusqu’au XVIe siècle mais il est permis d’en douter, surtout quand on constate qu’à la fin du XIVe siècle un artiste représentant le Songe de Charlemagne est capable de faire l’erreur de représenter toute la Voie lactée sur deux colonnes d'étoiles avant de rectifier le tir comme il peut en rajoutant une séparation, ce qui donne une curieuse représentation de la Porte du Ciel. 

 Grandes chroniques de Saint-Denis; 1300-1349; MS 512; fol 105 vo; Bibliothèque municipale de Toulouse

 

Il y a pire encore. La copie du Codex Calixtinus faite au XIVe siècle et conservée à la Bibliothèque Vaticane, Archives de Saint-Pierre, manuscrit C 128, fol. 133v., représente la Voie lactée sur une seule colonne d'étoiles et ignore totalement la Porte du Ciel, ce qui reste un peu gênant pour qui détient les clefs du Paradis.35

 

Songe de Charlemagne. Codex Calixtinus . XIVe siècle, Bibliothèque Vaticane, Archives de Saint-Pierre, manuscrit C 128, fol. 133v.

 

Notre sentiment est que si ces mystères ont survécu à travers les âges, cela fut probablement au sein de cercles occultes, ce qui pose encore une fois la question de la survivance de la tradition templière. 

 

Le tableau d’Albrecht Dürer sur la Nativité de notre Seigneur Jésus-Christ ne fait que renforcer nos interrogations.

 

Retable de Paumgartner d'Albrecht Dürer; 1502-1504; Alte Pinakothek; Munich; Allemagne 

On y découvre les étendards de l’initié saint Eustache et celui de saint Georges arborant la croix vermeille, honorée par la discrète chevalerie du Graal incarnée par le chevalier Galaad mais aussi par nos amis Templiers. 

 

Il faut aussi revoir les gravures que Dürer a réalisées pour illustrer l’Apocalypse de saint Jean pour se convaincre qu’Albrecht Dürer est un johanniste accompli. 

 Albrecht Dürer. Apocalypsis cum Figuris. Xylographie (1496-1498). N°10/15: Jean dévorant le Livre de Vie

 

En revoyant ces gravures, on se dit que l’épée gardée dans les serres de l’aigle bicéphale de la franc-maçonnerie du rite écossais ancien et accepté pourrait bien avoir à faire avec cette épée à double tranchant citée dans l’Apocalypse

 

Ce qui est certain est que l’aigle bicéphale nous invite à relire l’Apocalypse de saint Jean pour se rendre compte que nous sommes peut-être à l’image de ces moines bénédictins, de ces chanoines réguliers et de ces Templiers qui ont lu l’Apocalypse comme la promesse de l’accomplissement de leur espérance.
aigle

 

Aujourd’hui comme hier, nous sommes dans l’attente du Paraclet qui sera capable de restaurer dans le chaos ambiant de la mondialisation néo-libérale et financière un ordre nouveau et démocratique en installant l’organisation des Nations Unies à Jérusalem, comme l’a probablement espéré en son temps notre archevêque templier Guilhem de Saint-Jean.

 

Jean-Pierre SCHMIT 

 


NOTES:

 

1.  Damien CARRAZ. L'Ordre du Temple dans la Basse Vallée du Rhône (1124-1312), Ordres militaires, croisades et sociétés méridionales. Préface d'Alain DEMURGER. Presses Universitaires de Lyon, collection d'histoire et d'archéologie médiévales; p. 309, note 116

2. Pierre Vincent DE LA CLAVERIE. "Les difficultés de l'épigraphie franque de Terre Sainte aux XIIe et XIIIe siecles "; Crusades; XII (2013); p. 85

3. Damien CARRAZ. L'Ordre du Temple dans la Basse Vallée du Rhône (1124-1312), Ordres militaires, croisades et sociétés méridionales. Op. cit., p. 321, note 189

4. Ibid, pp. 321-322, note 190, source: L. DOREZ et J. GUIRAUD. Les registres d'Urbain IV; n° 1221, 1786 et 2787

5. Jean-Luc ALIAS. Acta Templorarium, ou la prosopographie des Templiers; Préface de Jean-Marie AUZANNEAU; Editions Les 3 Spirales; 2002; p. 370; n° 3984

6. Damien CARRAZ. L'Ordre du Temple dans la Basse Vallée du Rhône (1124-1312), Ordres militaires, croisades et sociétés méridionales. Op. cit; p454

7. Damien CARRAZ. "Une Commanderie templière et sa chapelle en Avignon: du Temple aux chevaliers de Malte"; Bulletin Monumental; année 1996; p. 14

8. Pierre Vincent DE LA CLAVERIE. "Les difficultés de l'épigraphie franque de Terre Sainte aux XIIe et XIIIe siecles "; Op. Cit. ; p. 87

9. Damien CARRAZ. L'Ordre du Temple dans la Basse Vallée du Rhône (1124-1312), Ordres militaires, croisades et sociétés méridionales. Op. cit; p. 269, note 458. À propos de la chapelle des Templiers est cité "un certain magister Martinus, lapista, apparaît parmi les témoins d'un acte passé à la commanderie"; CTAv, n°68

10. René GILLES. Les Templiers sont ils coupables? Leurs histoire, leur règle, leur procès. Éditeur Guichaoua; 1957; p. 69

11. Ibid; p. 70-71

12. Cité par Matila C. GHYKA. Le Nombre d'Or; rites et rythmes pythagoriciens sans le développement de la civilisation occidentale; précédé d'une lettre de Paul VALÉRY; Éditions Gallimard; 1991 (1931); p. 37

13. Ibid ; p. 45

14. Pendant le procès des Templiers, les frères du Temple ont été accusés d’adorer une tête monstrueuse pendant leur chapitre général. Cette tête qu’on appelait Baphomet était une représentation symbolique du solstice d’hiver, la porte des dieux.

Baphomet de Montsaunès

La Table d’Emeraude d’Hermès Trismégiste nous rappelle « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. ». C’est la théorie du microcosme et du macrocosme. Ainsi, ce qui se passe sur la Terre est à l’image de ce qui se passe dans le Ciel. 

Les temples dédiés à Dieu sont bâtis en correspondance avec le mouvement cyclique qui anime le Cosmos et en particulier le déplacement progressif des levers héliaques à l’horizon entre les deux limites extrêmes atteintes aux solstices d’été et d’hiver

Chrisme, Musée des Augustins de toulouse

Au temple de Salomon à Jérusalem, ces deux extrémités solsticiales étaient marquées par deux colonnes nommées Yakin et Boaz, situées à l’entrée du Saint des Saints. Dans la tradition chrétienne, ces deux colonnes sont incarnées par l’apôtre saint Jean, dont la fête correspond au 27 décembre, proche du solstice d’hiver, et Saint-Jean-Baptiste, fêté le 24 juin, proche du solstice d’été. On pourrait aussi renvoyer à la constellation de l’Aigle et à celle du Cygne pour la Voie lactée. 

Jésus nous dit: « Démolissez ce Temple et en trois jours je le relèverai » (Jean, II,19) Le corps du Christ est devenu le Temple de Dieu, comme les chevaliers du Christ sont devenus les pierres vivantes du Temple de Salomon qui s’accordent aux têtes du Ciel pour mettre leurs assemblées plénières en conformité avec les lois du Grand Architecte de l’Univers. 

Après la chute du 1er royaume de Jérusalem en 1187 et la perte de la cité de Jérusalem, les Templiers ont tenu à positionner leur chapitre général sous les auspices de la porte des dieux, on peut se demander si ce ne fut pas leur manière à eux de continuer à se réunir, symboliquement dans le Saint des Saints de leur ancienne maison cheftaine, le Temple de Salomon qui donna leur nom aux templiers.

l’église templière de Montsaunès s’affirme aussi comme le Temple du Saint Esprit. On remarque à l’entrée de l’église 50 têtes sculptées qui renvoient à la Pentecôte « 50ème jour » et à la descente de l’Esprit Saint sur le collège apostolique, moment fondateur du monachisme pour les clunisiens. (Voir: IOGNAT-PRAT. Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150, Editions GF Flammarion; 2000; p. 109 ) entrée de l'église templière de Montsaunès; France

15. Jean-Claude DENIS., préface du Dr. Paul DUPONT. Toulouse capitale mystique, Éditions L'Adret; Toulouse; 1985; pp. 72-74

16.  Autour de la scène de chasse de l'église templière de Montsaunès, nous n'avons pas pu aborder dans cet article la question du nombre 515, liée à la figure du Cerf, ni celle de l'espace unifié, lié aux figures géométriques qui entourent le Centaure-Sagittaire.

17. Le chapiteau du cloître clunisien de Notre-Dame de la Daurade à Toulouse  vers 1100 fait le parallèle entre une scène de chasse au cerf et l’arrestation du Christ au Mont des Oliviers.

Chapiteau, scène du "baiser de Judas", musée des Augustins, Toulouse

18. Pierre Vincent DE LA CLAVERIE. "Les difficultés de l'épigraphie franque de Terre Sainte aux XIIe et XIIIe siecles "; Op. Cit.; p. 85

19. Paul de SAINT-HILAIRE. Les Sceaux templiers. Préface de Jean-Marie AUZANNEAU; Éditions Pardès; 1996; p. 143.
Sceau appendu à un acte relatif aux Templiers de Saint-Etienne de Renneville; septemebre 1227; frère Guillaume de l'Aigle; précepteur de Normandie. Paris, Archives Nationales; S. 4995, n° 149 (DA 9868)

20. Ibid. p. 147. Sceau appendu à la promesse faite par frère Guillaume du Liège, "humilis preceptor domus milicie de Rupella" (1269-1307), de payer à Alphonse, comte de Poitiers, la somme de 1250 livres tournois pour les droits de nouveaux acquêts dûs par les Templiers d'Aquitaine; 1269; Paris; Archives Nationales; J. 192, n°55

21. En 1048, Durand de Bredon relève une ancienne abbaye créée au VIIIe siècle et tombée en déshérence qui vient d’être rattachée à l’ordre de Cluny. Durand de Bredon devient évêque de Toulouse en 1059. Quant aux travaux de la nouvelle basilique Saint-Sernin à Toulouse, ils auraient commencé en 1060.

22. Nous nous référons en grande partie à l'ouvrage de Quitterie CAZES et Maurice SCELLÈS. Le cloître de Moissac, chef d'oeuvre de la sculpture romane; Éditions Sud-Ouest; 2001

23. La statuaire de la basilique de Saint-Sernin de Toulouse ne traduit pas le projet des Clunisiens mais celui des chanoines réguliers selon la règle de Saint Augustin. La prise du pouvoir des chanoines sur les moines de Moissac en 1083 va impliquer un détournement des symboles et du programme iconographique de la basilique. Le projet de la Porte du Ciel va être gardé mais surgira de celle-ci non pas un nouveau Charlemagne à l’image du Christ en gloire mais le Paraclet, l’Esprit Saint qui surgit à la Pentecôte. Quant au symbole du « X », dixième signe zodiacal représentant la chèvre Capricorne, il ne sera plus la marque de la royauté mais le symbole des dix jours qui séparent le jour de l’Ascension de la Pentecôte.

24. La correspondance du clunisien Gerbert d’Aurillac démontre à quel point l’archevêque de Reims, Adalbéron, et Gerbert d’Aurillac vont oeuvrer activement mais secrètement contre la dynastie carolingienne dont les desseins gênent l’ordre ottonien. Leur favori est le duc des Francs, Hugues Capet. Gerbert d’Aurillac écrit vers 985 « le roi Lothaire n’est le premier en France que par son titre. Hugues (Capet) l’est, non pas par le titre, mais par les faits et gestes. » (lettre 48) Voir R.H. BAUTHIEER. « L’avènement d’Hugues de Capet », le roi de France et son royaume autour de l’an mil; Paris, 1992; p. 28

25. Henri II fit présent au monastère de Cluny de son sceptre d'or, de sa sphère d'or, de son vêtement impérial et de sa couronne d'or ainsi que son crucifix en or qui pesait cent livres.Voir  Adhémar de CHABANNES. Historiarium libri III, chapitre 37; MGH SSIV, p. 133.

26. Quitterie CAZES et Maurice SCELLES. Le cloître de Moissac, chef d'oeuvre de la sculture romane. Op. Cit; p. 99

27. Ibid. p. 91

28. Jean-Claude DENIS. Toulouse capitale mystique; Op. Cit; pp; 42-43

29. Philippe WOLFF. Histoire de Toulouse; Édouard Privat Éditeur; 1961; p. 44

30. On peut rappeler qu’après son appel à la Première Croisade au concile de Clermont le 27 novembre 1095, le pape clunisien Urbain II va organiser cette expédition militaire depuis Toulouse et sa nouvelle basilique Saint-Sernin où il consacrera le maître-autel le 24 mai 1096. C’est au comte de Toulouse Raymond IV qu’il confie le commandement militaire de la Première Croisade, après qu’il ait juré de respecter les droits de l’Église sur le seuil de la basilique. Malgré cela, ce n’est pas la liturgie toulousaine qui va s’imposer à Jérusalem. Il semble qu’il faille attendre la création du Second royaume de Jérusalem pour que cette liturgie revienne dans les bagages des Templier au chapitre général tenu à Saint-Jean-d'Acre en 1202 .

31. Jean-Claude DENIS. Toulouse capitale mystique; Op. Cit; p 82

32. Ibid. p 128

33. Wolfram von ESCHENBACH. Parzival (Perceval le Gallois). traduction, introduction et notes d'Ernest TONNELAT; en deux tomes; éditions Aubier Montaigne; Paris; 1977; Tome II, p. 53

34. Ibid. Tome II; pp. 55-56

35. La copie du Codex calixtinus, Ms 2631 daté de 1325 conservé à la bibliothèque universitaire d'Histoire Générale de Salamanque, Espagne, reproduit une vision correcte de la Voie lactée avec sa Porte du Ciel. 

Codex Calixtinus; Ms 2631 (1325) bibliothèque universitaire de Salamanque; Espagne.

 

 

 

 

 

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