Roncelin de Fos, chef du parti conservateur

 

Agnus Dei, sceau utilisé par Roncelin de Fos, «Magister domorum milicie Templi in Provincia»; département des Archives de Marseille, Bouches-du-Rhône

http://www.bibliotheque-institutdefrance.fr/ftp/sceaux/resultats.php?id_sceau=25

 

Pour la généalogie de Roncelin de Fos, cet article s'appuie sur les travaux de Mr Daniel PRADIER, dans son ouvrage:

Les Templiers. Comtat- Venaissin, Avignon, Pays d'Arles , étude historique; Tours; 1986.

Les résultats de ses recherches ont été utilisées avec l'aimable autorisation de l'auteur, qui a eu la gentillesse de me faire parvenir un de ses derniers exemplaires disponibles. Je l'en remercie chaleureusement.

 

Selon nos connaissances actuelles(1), Roncelin de Fos, l'auteur présumé des statuts secrets de l'ordre des templiers, serait le cadet de quatre enfants du seigneur Roger I de Fos  (2) et de Tiburgette de Baux, fille de Guillaume III de Baux, co-prince d'Orange. Roncelin serait né aux environs de 1205 à Marseille et serait décédé à la maison du Temple de Sainte-Eulalie-de-Cernon vers 1280.

 

La carrière de Maître Roncelin de Fos au sein de l'ordre du Temple commence à nous être un peu mieux connue, grâce à différents documents publiés comme les cartulaires de l'ordre du Temple.  A l'heure d'aujourd'hui, Roncelin de Fos apparaît pour la première fois dans un acte daté du 17  juin 1242, où il est cité comme Maître de la maison de Tortose en Syrie dans une sentence arbitrale entre le Temple et l'Hôpital (3) Il est Maître en Provence entre 1248 et 1250, puis Maître en Angleterre de 1251 à 1258, puis de nouveau Maître de Provence de 1260 à 1278.

 

Parmi les faits remarquables de Maître Roncelin, il y a l'acte passé dans la cité d'Orange en 1250, où Roncelin de Fos vient recevoir la donation que Guillaume III de Baux   co-prince d'Orange, et qui selon Daniel PRADIER serait  le grand-père maternel du maître provençal, avait fait en faveur des Templiers.

sceau de Guillaume III de Baux; 1256; archives départementales, Bouches-du-Rhône, B 352

sceau de Guillaume III de Baux

Mais en 1250 cette donation faite aux Templiers posait problème car Guillaume III de Baux , au mépris de son testament établi le 1er juin 1248 et par haine de son oncle et de son frère leur en avait soustrait une partie au profit des Templiers. Cette situation amena Raymond de Baux Ier, prince d'Orange,  à s'emparer de la totalité de l'héritage après la mort de Guillaume et à le partager avec son neveu.

 

Finalement, un autre acte passé le 12 février 1265 (4) fait état d'une transaction entre Raymond de Baux et Raymond II, seigneur de Suze, prince et co-prince d'Orange, et Roncelin de Fos, maître de l'ordre du Temple en Provence par laquelle Roncelin abandonne tous les droits des chevaliers sur les biens qui leur furent légués par Guillaume  III de Baux . Roncelin de Fos exige tout de même en contrepartie, pour  l'ordre du Temple en Provence, l'abandon de trente-huit saumées de terres labourables sur les territoires de Camaret et Jonquières, plus une somme de 16000 sous viennois.

 

Les liens familiaux qui unissent Maître Roncelin avec la famille de Baux sont un des éléments qui nous poussent à penser que Maître Roncelin était un membre actif de la mystérieuse confrérie des Rois Mages – dont les seigneurs de Baux étaient les dirigeants en Provence. D'ailleurs le cachet des seigneurs de Fos affiche une troublante étoile à huit rais, rappelant l'attachement de cette maison à la foi des roi mages.

 

On trouve dans Nostradamus la description du cachet des seigneurs d'Hyères de la maison de Fos, « race très-noble et très-puissante en Provence », dit l'historien. « Ce cachet portait «bossé d'une part un lion avec ces paroles en lettres gothiques, Sigillum Dominorum et de l'autre la commette à seize rayons des princes des Baux, seigneurs de Fos, avec ces mots en mêmes caractères de Areis, qui est autant à dire comme le cachet des seigneurs d'Yères. Seulement l'estoile qu'ils tiennent en leurs armes n'a que huit rayons d'or sur le champ d'azur, ayant été ainsi abrégée, pour différencier les puisnez et cadets des chefs principaux de la famille.» Alphonse DENIS, Hyères ancien et moderne, éd; Jeanne Laffitte, Marseille, 1999, p. 47

 

Si cette piste se confirmait, cela ferait de Roncelin de Fos le chef du parti conservateur au sein du chapitre général du Temple. Il faut entendre par conservateur cette noblesse qui restait attachée aux valeurs de la haute aristocratie du Saint Empire germanique, appelée gibeline au Moyen-Age, mis à mal par les réformateurs issus de l'église grégorienne, nommés guelfes.

 

L'affrontement entre l'église grégorienne et l'église carolingienne provoquera de nombreux schismes au sein de l'église catholique pendant une bonne partie du Moyen-Age.  Cette rupture au sein de l'Eglise romaine pourrait aussi expliquer la rupture de la Règle commune dont la religion des frères templiers semble avoir été victime à travers la rédaction des statuts secrets.

 

En 1264, Roncelin de Fos recevra dans la commanderie de Richerenches en Provence le chevalier Raimbaud de Caron – qui sera plus tard commandeur de la terre à Chypre, et qui fera partie des dignitaires du Temple qui suivront le grand-maître Jacques de Molay jusqu'à son arrestation dans l'enclos du Temple de Paris. Raimbaud de Caron est soupçonné être le successeur de Roncelin de Fos à la tête du parti conservateur au sein du Temple. Il décèdera pendant le procès suite aux tortures infligées par les inquisiteurs.

 

En dernier lieu, nous citerons un extrait de la déposition du dignitaire Geoffroy de Gonneville, précepteur d'Aquitaine et de Poitou, faite pendant le procès des Templiers le 15 novembre 1307. Répondant à la question de l'inquisiteur lui demandant d'où provenait ce rite pervers de renier le Christ et de cracher sur la croix, le frère Geoffroy répondit:

"Les uns disent, dans notre ordre, qu'il avait été institué par ce maître qui était prisonnier dans les geôles du Soudan, ainsi que je lai rapporté. Il y en a qui prétendent que ce fut l'une des mauvaises et perverses introductions du maître Roncelin dans les statuts de l'ordre; d'autres, que cela provient des mauvais statuts et doctrines de maître Thomas Béraut; d'autres encore qu'on le fait à l'instar ou en mémoire de saint Pierre qui, par trois fois, renia le Christ."  (5)

 

En 1882, Mr Delaville le Roulx publia des documents issus des archives de l'ordre de Malte (6). Parmi ces documents, il y a un acte daté d'octobre 1252, où le Grand Maître Thomas Bérard accorde à plusieurs personnes un sauf-conduit pour aller à Tripoli. A la fin de cet acte, frère Roncelin de Fos est cité comme compagnon du maître. Cet acte publié par Delaville le Roulx prouve que Roncelin de Fos, l'auteur présumé des statuts secrets de l'ordre des Templiers (7), faisait partie de la compagnie privée du Grand-Maître et qu'il avait toute la confiance de Thomas Bérard.

 

 

Ce document renforce les allégations du dignitaire Geoffroy de Gonneville concernant les auteurs supposés des pratiques secrètes introduites au sein de l'ordre des Templiers.

 

par Jean-Pierre SCHMIT

notes

(1) Nous insistons sur le fait que la carrière de Maître Roncelin de Fos comme sa généalogie ne sont pas encore définitivement établies. Nos informations sont données sous réserve de faits nouveaux ou contradictoires. Une des difficultés pour établir la généalogie des seigneurs provençaux est leur habitude à porter le même nom que leur aïeuls pour les honorer. L'exemple de Roncelin de Fos est typique en la matière, puisque Roger de Fos II, baron de Bormes (vers1230- vers 1286), marié à Barrasse de Barras, auront un fils dénommé Roncelin de Fos, né vers 1265, qui sera lui-même affilié à l'ordre des Templiers  en 1285. Roncelin se marie en 1286 avec Mabille d'Agoult.  Cette lignée perpétuera le nom de Roncelin de Fos jusqu'au XV° siècle.

Selon une autre source, A. DENIS; Hyères ancien et moderne; 1835; le maître de Provence Roncelin de Fos serait le fils d'Amiel de Fos.  Dans ce cas, Tiburgette de Baux, fille de Guillaume III de Baux , aurait épousé Roger de Fos, le frère de notre maître templier en Provence.

(2) Pour Daniel PRADIER , Roncelin de Fos n'est pas le fils d'Amiel de Fos mais son petit-fils. Extrait de son ouvrage Les Templiers. Comtat- Venaissin, Avignon, Pays d'Arles , étude historique; Tours; 1986, p.122 :

" Amiel sut tirer son épingle du jeu en rendant, pour la première fois dans l'histoire de Fos, l'hommage aux Barcelone et ramener ainsi la paix dans ses états.  L'acte, passé à Perpignan en avril 1196 se trouve aux archives d'Aix en Provence.  Sur ce document on voit la croix à triple pointe, signature d'Amiel de Fos qui probablement ne savait pas écrire.   A l'issue de ces évènements, Amiel fut  surnommé le Grand Marquis par ses vassaux et ses vilains d'Hyères. Il mourut aux environs de 1215.  Il avait épousé Adélaïde de Laidet, Dame de Lavera.  Six enfants leurs étaient nés.  Bertrand, l'aîné, que l'on retrouve souvent dans les actes aux côtés de son père, mourut sans postérité.  Guy qui fut archevêque d'Aix en Provence décéda en 1212.  Roger sur lequel nous reviendrons.  Mabile, la dame d'Hyères, l'âme de la résistance provençale aux prétentions de Charles 1er d'Anjou et qui épousa Rostaing d'Agoult, seigneur de Sault.  Hugotte qui épousa Geoffroy Icart, co-seigneur d'Hyères, et enfin Cécile qui selon toutes probabilités ne dépassa pas l'âge de vingt ans.  Roger donc, épousa Tiburgette des Baux, fille de Guillaume III des Baux, prince d'Orange et de Valpurge, maison d'Agoult.  Quatre enfants naquirent de leur union.  Philippe qui abandonna le nom de Fos pour relever les armes de sa grand-mère paternelle, Lavera.  Il fut grand sénéchal de Provence sous Charles II d'Anjou.  Guillaume ensuite qui s'allia également avec le comte de Provence et lui obtint d'importantes victoires en Italie.  Puis la troublante Bellière qui enflamma le coeur de moult troubadours avant d'en épouser un en la personne de l'attachant Boniface de Castellane, seigneur de Gabert. Enfin Roncelin, maître du Temple en Provence qui naquit très vraisemblablement à Marseille (son père résidait dans cette ville puisque son oncle Bertrand vivait seul à Hyères. Mais des historiens, sans aucune preuve, l'ont fait naître à Bormes les Mimosas ? ...) aux environs de 1205 et disparu en la Maison du Temple de Sainte-Eulalie-de-Ceron vers 1280, 1290." L'auteur donne comme référence p. 121 note 7: de SAINT-ALLAIS ; Nobiliaire universel de France; Tomes VII et IXX; Paris; Réedition de 1873/1874

(3 )Daniel PRADIER, op. cité. L'auteur donne comme référence F. RAYBAUD ; Histoire de la province appelée de Provence qui était jadis de l'ordre du Temple.  Dans l'histoire des grands prieurés et du prieuré de Saint-Gilles; publié à Nîmes par l'abbé C. NICOLAS ; 1905

(4) Dr. L. Barthélémy. Inventaire chronologique et analytique des Chartes de la Maison de Baux; Marseille; Barlatier-Feissat; 1882; p.143, n°501

(5) déposition traduite par G. LEGMAN; La Culpabilité des Templiers; Henri Veyrier Editeur; 1973; p. 74

(6) J Delaville le Roulx; Documents concernant les templiers, extraits des archives de Malte, Paris, Plon, 1882; pp 26-30

(7) L’historien Damien Carraz, dans son ouvrage L’Ordre du Temple dans la Basse Vallée du Rhône (1124-1312) p. 309, fait remarquer que le maître de Provence Roncelin de Fos ne devait pas être un très bon latiniste puisqu’en 1274 il se fait traduire en langue maternelle un acte notarié rédigé en latin. Si maître Roncelin a dicté les statuts secrets qui portent son nom, ce n’est certainement pas lui qui les a rédigés. Même au Moyen-Âge, le latin reste une langue liturgique difficile d’accès aux chevaliers laïcs. Cependant, l’ordre du Temple ne manquait pas de chapelains dévoués pour réaliser une tâche aussi délicate que de transcrire en latin ces fameux statuts secrets.

Un homme en particulier attire notre attention. Cet homme fut d’ailleurs selon Damien Carraz le propre chapelain de Roncelin de Fos. De plus, c’était un occitan qui fut commandeur de la maison templière de Toulouse. Or, nous savons que les Templiers avaient pris l’habitude qu’un chapelain du Temple introduise lors de l’ouverture du chapitre général de l’ordre la figure zodiacale du solstice d’hiver, incarnant l’Esprit-Saint descendant sur le collège apostolique le jour de la Pentecôte conformément aux usages liturgiques des chanoines réguliers de Saint-Sernin de Toulouse. Cet homme discret, familier de la liturgie toulousaine et de notre maître de Provence Roncelin de Fos, eut certainement une influence spirituelle de premier plan au sein de l’ordre. Il s’agit du chapelain templier Guilhem de Saint-Jean, que le pape Nicolas IV finira par nommer le 18 juillet 1288 archevêque de Nazareth. Notre chapelain templier sera un des derniers titulaires de cette charge en Terre Sainte puisque Guilhem de Saint-Jean décède le 28 juillet 1290 – soit dix mois à peine avant la perte définitive de la Terre Sainte par les Latins, après la chute du port de Saint-Jean d’Acre le 18 mai 1291. Il faudra attendre près de sept siècles pour que soit redécouvert la pierre tombale de notre archevêque templier à Saint-Jean d’Acre en 1962.

 pierre tombale de l'archevêque templier de Nazareth Guilhem de Saint-Jean découvert à Saint-Jean d'Acre en 1962; photo: Pierre-Vincent Claverie

 

 

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