La commanderie templière de Bayle en Provence

 

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Ni l’histoire ni l’architecture de la commanderie templière de Bayle située sur le plateau du Cengle, sur la commune de Saint-Antonin sur Bayon, ne devaient attirer notre attention. La commanderie de Bayle reste un établissement de modeste envergure, vouée à l’activité agricole, autrement dit : c’est une grosse ferme au milieu de nulle part.

 

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Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est pourtant cette grosse ferme qui va nous introduire dans ce qu’il faut bien appeler la gnose templière.

 

Toute l’histoire de cette commanderie reste anecdotique. Le 16 décembre 1143, Marie, femme de Pierre Geoffroi, et Roubaud d’Aubagne donnent à Pierre Roger, frère et ministre du Temple, les droits qu’ils possédaient sur les terres sises à Puyloubier, proche de Saint-Antonin.

 

Cependant, la commanderie templière de Sainte-Marie de Bayle n’est attestée par les documents qu’à partir du 5 novembre 1166, date à laquelle Foulques de Pontevès et son épouse Guillelma font une donation en faveur de cet établissement.

 

À cette époque, la renommée de la milice des Pauvres Chevaliers du Christ du Temple de Salomon commençait à porter ses fruits en termes de donation – au grand dam des puissants propriétaires fonciers de cette région qui n’étaient autres que les moines de l’abbaye marseillaise de Saint-Victor. Les moines marseillais voyaient d’un très mauvais œil ces nouveaux venus empiéter sur leurs plates-bandes. S’ensuivra une dizaine d’années de contestations et de procès sur les possessions et divers droits que les Templiers devront respecter vis-à-vis du prieuré victorin de Saint-Antonin.

 

Une sentence arbitrale datée de décembre 1170, sous l’égide de l’archevêque d’Aix Hugues de Montlaur, met un terme aux litiges. Les droits acquis par les commandeurs templiers de Bayle auprès des particuliers leur demeurent intégralement mais la seigneurie et le dominium, avec ses conséquences, restèrent à Saint-Victor. Conséquences qui ne furent pas minces puisque les Templiers durent s’acquitter auprès des moines de Saint-Victor d’une dîme exorbitante égale à 20 pourcents de leurs récoltes, sans déduire ni la semence ni les frais.

 

Ces lourds impôts levés par les moines marseillais sur les revenus de la commanderie templière de Bayle vont définitivement ruiner tout projet d’extension de cette commanderie. À la fin du XIIIe siècle, la commanderie templière de Bayle n’apparaît plus que comme une simple dépendance de la commanderie templière d’Aix – pourtant créée bien après celle de Bayle.

 

La seule réalisation remarquable des Templiers de Bayle fut l’aménagement d’une voie d’évacuation des eaux pour assécher l’étang du plateau du Cengle et ainsi optimiser l’exploitation des terres.

 

tunnel de Troncas

 

L’aménagement de cette voie d’évacuation des eaux a nécessité que les Templiers creusent la montagne sur une trentaine de mètres au lieu-dit la brèche du Troncas.

 

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Au final, quand le 24 janvier 1308, les officiers de Charles II d’Anjou viendront prendre possession de la commanderie de Bayle, ils ne trouveront sur place que quelques tonneaux de vin, des bœufs et des moutons. A priori, pas de quoi s’enflammer sur de quelconques révélations sur les mystères templiers.

 

Il y a pourtant un détail qui pourrait très bien échapper à un visiteur peu attentif. Sur l’aile sud, au-dessus de l’entrée extérieure des pièces d’habitation, face au puits de la commanderie, se trouvent deux pierres gravées, l’une représentant la croix du Temple, l’autre l’étoile à seize rais, blason des seigneurs de baux de Provence.

 

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Ces pierres gravées sont là pour commémorer un événement bien particulier. En 1237, Raymond II de Baux, seigneur de Meyrargues, de Berre, d’Istres, de Châteauneuf, de Marignane, de Vitrolles, de Rognac, d’Eguilles et de Puyricard, se fait inhumer dans la chapelle de la commanderie templière de Bayle.

 

Raymond II 1220

 

Vingt ans plus tard, son fils, Bertrand de Baux, seigneur de Meyrargues, fonda à Bayle l’entretien d’un prêtre pour y prier Dieu et dire des messes à l’intention de son père. Il promis de verser cent sols chaque année pour ce chapelain. Là, on tombe des nues. Comment l’un des plus puissants seigneurs de Provence a-t-il pu avoir l’idée de se faire inhumer dans la chapelle d’une grosse ferme ?

 

Nous donnons un vieux cliché de ce qui a été identifié par l’abbé Chaillan en 1891 comme étant la chapelle de la commanderie.

 

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Nous pensons que si Raymond II de Baux, seigneur de Meyrargues (1195-1237), s’est fait inhumer chez les Templiers de Bayle c’est qu’à travers sa mort, ce seigneur cherchait à faire revivre une légende. Cette légende, c’est celle des rois mages.

 

Les seigneurs des Baux prétendaient descendre du roi Mage Balthazar. 

 

bauxdeprovence devise

 

Ils étaient aussi membres de la mystérieuse confrérie des Rois Mages. C’est l’époque où la Provence faisait partie du Saint-Empire germanique. La confrérie des Rois Mages n’est attestée dans ce qui reste des archives de la cathédrale de Cologne qu’à partir de 1250 mais elle fut fondée en réalité en 1164 par l’ancien prévôt d’Hildesheim, Renaud von Dassel, chancelier de l’empereur germanique Fréderic Barberousse. 

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Renaud von Dassel fut aussi archevêque de Cologne et rapporta de Milan les reliques des rois mages qui reposent toujours dans la cathédrale de Cologne.

 

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Nous savons aussi que l’étoile à seize rais du blason des seigneurs des Baux est une référence à la foi des rois mages et la commanderie templière de Bayle se situe au pied de la montagne Sainte-Victoire. C’est là qu’il nous faut ouvrir les vieux grimoires pour plonger dans les légendes des temps anciens.

 

Le plus anciens de ces grimoires concernant la légende des rois mages en Occident a été identifié par Marianne Elissagaray comme étant le « Scriptura nomine Seth » ou Livre de Seth rédigé vers le troisième siècle de notre ère dans la région d’Edesse.

 

Selon l’historien juif Flavius Josèphe, Seth, s’étant élevé à une haute perfection, eut des fils aussi savants que lui. Ils gravèrent leur science sur deux stèles, l’une de terre cuite, l’autre de pierre, de façon qu’ainsi ces stèles puissent être conservées après la destruction du monde par l’eau et le feu.

 

Seth passait pour être le dispensateur des sciences de la Nature, ce qui le désignait comme le dépositaire des sciences comme celles des mathématiques, de la médecine, des sciences occultes, de l’astronomie et bien entendu de l’astrologie – toutes sciences que les mages se devaient de maîtriser.

 

Voici maintenant ce que nous révèle la légende. Adam, chassé du Paradis, se serait réfugié dans « la caverne des trésors de la vie du silence ». Là, avant de mourir, il cacha avec son fils Seth, les dons symboliques qu’il avaient emmenés du Paradis : l’or, la myrrhe et l’encens. Cette caverne était creusée dans une montagne, le « mont Victorial », au-dessus de laquelle devait apparaitre l’étoile annonçant la naissance du Sauveur. Prévenus par les révélations d’Adam et de Seth, douze mages, de génération en génération, se succédaient pour faire le guet au sommet de la montagne. Lorsqu’ils virent l’étoile, ils allèrent chercher les présents symboliques dans la caverne et partirent.

 

Dans un autre ouvrage apocryphe, le Testament d’Adam, il est précisé « et nous scellâmes ce testament. Nous le plaçâmes dans la caverne des trésors, où il est resté jusqu’à ce jour, avec les trésors qu’Adam avaient tirés du Paradis : l’or, la myrrhe et l’encens. Et les fils des rois mages viendront, les prendront et les apporteront au fils de Dieu, dans la grotte de Bethléem de Juda. » Après leur retour, les rois mages furent baptisés par Saint Thomas dont ils devinrent les disciples.

 

Toute la littérature liée aux gnostiques séthiens insiste sur le fait que les dons symboliques furent cachés dans une caverne dans la montagne des Victoires. Inutile de préciser que l’étoile des Baux au pied de la montagne Sainte-Victoire est un hommage appuyé à toute cette littérature.

 

Sainte Victoire aerien

 

Celui qui va nous le confirmer est l’arrière-arrière petit-fils de Raymond II de Baux. Il s’agit de François Ier de Baux, duc d’Andrie (1330-1422), qui aux alentours des années 1370 va commander à Jean de Hildesheim une histoire des rois mages.

 

François Ier de Baux connaissait parfaitement l’histoire de sa lignée. Dans l’ouvrage sur les rois mages par Jean de Hildesheim, il fera citer son père, Bertrand III de Baux (1295-1351), qui réalisa une ambassade auprès du pape Clément VI. Mais surtout, il revient sur la période où les seigneurs des Baux, membres de la confrérie des Rois Mages, collaborent avec l’ordre des Templiers – période où selon l’Histoire des Rois Mages, il était coutume en partie d’Orient, dans la guerre des Chrétiens contre les Sarrazins, que le premier étendard soit la croix et le second l’étoile, en référence aux rois mages.

 

En peu de mots, François Ier de Baux, à travers Jean de Hildesheim, nous révèle que sa lignée a participé à introduire la gnose séthienne au sein de l’ordre des Templiers. Toujours selon Jean de Hildesheim, la maison seigneuriale des Baux de Provence avait fait construire un palais dans le port de Saint-Jean d’Acre et ce sont les seigneurs des Baux qui avaient fait venir des ouvrages sur les rois mages et les avaient fait traduire en français. Il nous dit aussi que ces seigneurs ont fait déposer dans le trésor des Templiers un diadème orné de pierres précieuses d’une inestimable valeur1.

 

Ce qui est vérifiable dans toute cette histoire c’est que Raymond II de Baux, seigneur de Meyrargues, apparaît dans une charte de l’empereur germanique Fréderic II datée de 1216 qui sanctionnait à Orange les accords passées entre Hugues et Raymond de Baux et les Templiers de Jérusalem à propos des droits et privilèges des navires templiers dans le port de Marseille. Quand en 1230, les Marseillais chercheront à revenir sur ces privilèges, les Templiers, basés à Saint-Jean d'Acre, rappelleront que ce sont Hugues et Raymond de Baux, vicomtes de Marseille, qui leurs ont accordé ces droits. Raymond II de Baux, seigneur de Meyrargues, était devenu vicomte de Marseille grâce à son mariage en 1213 avec Alasacie de Marseille, fille d’Hugues-Geoffroy, vicomte de Marseille.

 

PortMarseille 

Comme les Marseillais n’étaient pas décidés à céder, les Templiers se tournèrent vers le connétable de Jérusalem qui les menaça de faire saisir leurs possessions à Acre s‘ils persistaient dans leur attitude. Il semble que la menace fut efficace puisqu’un accord ratifié le 17 avril 1234 permettait aux Templiers d’envoyer deux navires par an de Marseille à Saint-Jean d’Acre exemptés de taxes, l’un pendant la période de Pâques, l’autre pendant la Saint-Jean d’été.

 Saint Jean dAcre

 

Ces péripéties révèlent le rôle des seigneurs de Baux et en particulier de Raymond II de Baux comme garants des « passages » que la marine du Temple effectuait entre le port de Saint-Jean d’Acre et celui de Marseille. Ce rôle stratégique devait certainement leur valoir quelque considération vis-à-vis de l’ordre du Temple.

 

Ce rôle pourrait justifier aussi le fait que la maison des Baux ait fait construire un palais à Saint-Jean d’Acre. Marianne Elissagaray cite le témoignage du pèlerin Ludolf de Suchen qui se rendit en Orient entre 1336 et 1341 et qui écrivit à propos de Saint-Jean d’Acre : «Tous les nobles s’installèrent aux environs de cette ville dans des châteaux et des palais fortifiés, le roi de Jérusalem et ses frères habitaient la ville ainsi que le plus grand nombre possible de nobles de sa lignées, les princes de Galilée, d’Antioche… le seigneur de Vaux (Baux) et les nobles de Blansegarde. » (La Légende des Rois Mages, op. cit. p. 67)

 

Quant à la traduction dans le port de Saint-Jean d’Acre de livres en français sur les rois mages, cela nous renvoie à l’exégèse chrétienne qui regardait les mages comme des prophètes faisant le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La figure titulaire de cette exégèse tournait autour du prophète Balaam, prophète de Madian qui avait annoncé au roi Moab la naissance du Christ (Nombres, XXIV, 17, 19).

 

Pour les chrétiens d’Orient, la figure des mages renvoyait surtout au prêtre païen de la religion de Zoroastre. Ce sont les livres attachés aux légendes sur Seth qui ont cherché à relier la religion de Zoroastre de Perse à la religion chrétienne mais avec une forte influence de la gnose. Zoroastre est le prophète d’une religion qui fait une interprétation savante du mazdéisme, religion naturiste de la Perse ancienne où les prêtres étaient initiés aux mystères insondables de la Nature qui leur donnait certains pouvoirs que l’on pouvait qualifier de « magiques ».

 

Hélas, nous sommes encore très peu informés sur le travail de traduction qui a pu être réalisé à Saint-Jean d’Acre et sur quels types d’ouvrages. Le seul traducteur un peu connu dans ce port de Terre Sainte était Jean d’Antioche, qui a notamment traduit en français l’œuvre de Gervais de Tilbury De Otia Imperialia.

 

Mais le plus troublant reste le fait que dans les Chroniques de Provence publiées en 1614 par César de Nostredame2, neveu du célèbre mage Nostradamus, il est affirmé qu’en 1237 les chefs de la révolte des Marseillais contre le comte de Provence étaient notre Raymond II de Baux, seigneur de Meyrargues, associé à deux autres compères, Raymond Geffroy, vicomte de Marseille et Roncelin de Fos, l’auteur présumé des statuts secrets de l’ordre des Templiers.

 

Nous ignorons quelles étaient les sources de César Nostredame mais retrouver Raymond II de Baux, compagnon d’armes de Roncelin de Fos, nous pousse à penser que la confrérie des Rois Mages n’était en rien étrangère à l’élaboration des statuts secrets de l’ordre des Templiers.

 

Faut-il imaginer que les Templiers ou la confrérie des Rois Mages ont fait creuser une caverne dans la montagne Sainte-Victoire pour y cacher les dons symboliques ? Rien n’est impossible, surtout quand on constate le tunnel creusé par les Templiers dans la brèche du Troncas. Mais personnellement je ne le crois pas. Je pense que c’est Montsalvage, le château du Graal, gardé jalousement par les Templiers, qui fait office de « caverne des trésors de la vie du silence ».

 

C’est certainement à Montsalvage que les Templiers ont gardé les dons symboliques qui ont survécu jusqu’à nos jours, même si on peut regretter que ces trésors symboliques soient nimbés de cette dérive spirituelle que constitue la gnose séthienne.

 

On doit tout de même prendre en compte qu’il y a plusieurs façons de voir les choses. Par exemple, pour beaucoup, les statuts secrets de l’ordre des Templiers pourraient être considérés comme la preuve de leur culpabilité. D’un autre côté, on peut considérer que le fait d’en venir à fabriquer des statuts spécifiques prouve que l’ordre des Templiers était plus réfractaire à cette gnose que beaucoup d’autres institutions religieuses qui furent contaminées à cette époque sans qu’il y ait eu besoin de changer quoique ce soit au sein de leurs statuts. De ce point de vue, les statuts secrets pourraient donc être aussi perçus comme la preuve des réticences que les frères du Temple ont pu éprouver vis-à-vis de toute hérésie – fut-elle sortie de l’Orient lointain, voire de Perse.

 

Rappelons aussi qu’en Occitanie, quand les anciens Cathares se mettront à fuir l’Inquisition, c’est du côté de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qu’ils chercheront protection et non du côté des Templiers qu’ils associaient aux croisés venus du nord. Et les statuts secrets ne changeront rien à l’affaire : trouver des Cathares au sein de l’ordre du Temple reste très exceptionnel comparé à l’ordre des Hospitaliers qui avaient pris parti pour le roi d’Aragon et le comte de Toulouse face aux Templiers et à Simon de Montfort.

 

Un procès juste aurait consisté à séparer le bon grain de l’ivraie au sein de l’ordre du Temple, mais le souci de justice n’était certainement pas la préoccupation première du roi de France dans cette affaire. Le résultat fut que la confrérie des Rois Mages a survécu sans encombre bien après la fin de l’ordre du Temple et ses relations avec l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem furent excellentes. Quant aux seigneurs des Baux, ils ont fait souche en Italie, particulièrement dans le royaume de Naples, où on les connaît sous le nom des Balzo. Quant à la confrérie des Rois Mages, elle a continué a essaimé en Italie, notamment dans les cités de Florence et de Milan.

 

Au final, la commanderie templière de Bayle en Provence est là pour nous rappeler que les légendes n’ont pas de fin tant qu’il y aura des hommes qui voudront s’en souvenir.

 

par  Jean-Pierre  SCHMIT

 

 


 

NOTES:

1. Marianne ÉLISSAGARAY. La Légende des Rois Mages. Éditions du Seuil; 1965; p. 102. traduit du latin en français en 1474.

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2. Les Chroniques de Provence publiées par César de Nostredame en 1614.

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