Les Supérieurs Inconnus
Stèle du grand prieur du Temple, Amador de la Porte (1639-1644),
musée du Louvre, Paris
La particularité du grand prieur hospitalier de France plus communément appelé grand prieur du Temple1, est qu’il n'était pas nommé par le grand maître de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem à Malte mais à Paris, puis Versailles, par l’administration royale.
Amador de la Porte, reçu de minorité chevalier de Malte le 11 juin 1582, puis chevalier en 1584, sera le tuteur du futur cardinal de Richelieu (1585-1642) premier ministre du roi de France Louis XIII.
En 1626, c’est probablement Amador de la Porte, vice-amiral de France, qui suggère à son neveu Richelieu d’engager des chevaliers de Malte pour renforcer le corps des officiers de la Marine française.
L’ordre des Chevaliers de Malte, en tant qu’organisation internationale et ayant le souci de son indépendance, affectait de garder une honnête neutralité vis-à-vis des états européens. De plus, la religion des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, en tant que chevalerie au service de la défense de la chrétienté, s’interdisait formellement d’engager le combat contre des chrétiens.
Cependant, au XVIIe siècle, à partir du Grand Prieuré du Temple de Paris, va se mettre en place au sein de l’ordre de Malte un réseau parallèle pour recruter des chevaliers au service des armées du roi de France. Cette organisation informelle finira par devenir le poil à gratter de la Royal Navy, elle sera aussi à l'origine de la légende des Supérieurs inconnus de la franc-maçonnerie templiére.
L’un des chevaliers de Malte les plus doués de sa génération, le vice-amiral de France Pierre-André de Suffren (1729-1788) sera surnommé « l’amiral Satan » par les Anglais.

Trois ans avant la Révolution Française, le 6 juillet 1786, dans une lettre que le grand maître de l’ordre de Malte et franc-maçon Emmanuel de Rohan-Polduc (1775-1797) adresse à son ami le bailli de Suffren, il lui écrit: « Nous avons la morgue des anciens Templiers, avec une avidité qui nous mènera à la fin comme eux. »2
L’implication des chevaliers de Malte dans les guerres menées par la France en feront des cibles privilégiées pour ses ennemis. On pense notamment à cette guerre d’influence menée à travers les légendes des hauts grades de la franc-maçonnerie et particulièrement au grade templier de l’ordre sublime des chevaliers élus ou chevaliers Kadosh.
La légende de ce grade créée à l’origine par des chevaliers français dans la décennie 1740 et qui révèle aux frères francs-maçons qu’ils sont en réalité des Templiers va devenir, pendant la Guerre de 7 ans (1756-1763) qui oppose l’Angleterre et la Prusse à la France et l’Autriche, l’enjeu de toutes les manipulations.
Les premiers à réagir seront les Prussiens par l'intermédiaire d'un prisonnier français officier et franc-maçon, Jean Baptiste Dubarailh libéré en mars 1761 avant la fin de la guerre et qui débarque à Metz dans la loge " les Parfaits Amis". Sous l’autorité du franc-maçon Frédéric II, roi de Prusse, la légende du Kadosh avec comme nouvel emblème l'aigle à deux têtes va développer de nouvelles instructions secrètes transmises de bouche à oreille dans lesquelles les maçons de ce grade doivent chercher à se réapproprier les biens des Templiers, autrefois confisqués par l’ordre de Malte. Cela devait amener à la conquête de l’île de Malte.
Toujours pendant la Guerre de 7 ans, les Anglais ne seront pas de reste. En mars 1762, ils feront prisonnier un agent français, Etienne Morin, en partance pour l’île de Saint-Dominique où il doit préparer la venue de Louis-Armand-Constantin de Rohan, nommé chef d'escadre en décembre 1764 puis gouverneur de l'île de Saint-dominique en janvier 1766. Étienne Morin, négociant de son état, est franc-maçon, porteur d’une patente de Grand Inspecteur pour les territoires du Nouveau Monde délivrée par la Grande et Souveraine loge de Saint-Jean de Jérusalem établie à l’Orient de Paris. Cette patente l’autorise à diffuser le grade de Kadosh présenté comme le nec plus ultra de l’Art Royal. Cette patente, datée du 27 aout 1761, est signée par plusieurs hauts dignitaires de la franc-maçonnerie française parmi lesquels on retrouve le prince de Rohan Louis-Armand-Constantin, cousin du futur grand-maître de l’ordre de Malte, Emmanuel de Rohan-Polduc, lui aussi franc-maçon, et par le chevalier Maximilien-Henri de Saint Simon, marquis de Sandricourt cousin du très influent Claude de Saint-Simon (1694-1777), chevalier de Malte reçu en 1727, grand croix de l'ordre de Malte en 1735, général des galères de l'ordre, puis bailli de l'ordre en 1736 et plusieurs fois ambassadeur de l'ordre, à Naples, en Sicile et à Paris.
Pendant sa captivité en Angleterre, Étienne Morin sera retourné par le contre-espionnage anglais. De retour dans l’île de Saint-Dominique en 1763, affublé d’un agent de liaison dénommé Henry Andrew Francken, Étienne Morin va diffuser une légende du chevalier Kadosh où il est affirmé en toutes lettres cette fois-ci: « Ils (les Templiers) jurèrent une haine implacable aux chevaliers de Saint Jean qui possèdent encore aujourd’hui tous leurs biens. Cette haine fait partie de l’obligation ou du serment des grands élus chevaliers templiers.»3 Au cas où le message n’était pas assez clair, les Anglais rajouteront un peu plus loin: « N’ a-t-on pas essayé de vous préparer à la haine implacable que vous avez juré aux chevaliers de Malte sur qui vous devez venger la mort de Jacques de Molay.4
Petit détail croustillant, contrairement à la version française de Quimper 1750 du chevalier Kadosh, où les Templiers après la destruction de leur ordre se seraient réfugiés en Écosse5 : dans la version Saint-Dominique 1764, il est dit, concernant les Templiers : "ceux qui avaient échappé à la persécution et s'étaient retirés dans l'isle de Rhodes furent obligés de se déguiser."6. On remarque qu'à cette époque les Anglais se méfiaient beaucoup des Écossais et qu'ils préferaient encore voir les Templiers déguisés en chevaliers hospitaliers plutôt que de légitimer la version écossaise. Autre détail révélateur, les Anglais se trompent sur le nom du pape qu'ils appellent Clément six au lieu de Clément cinq.
En opposant farouchement les frères templiers aux chevaliers de Malte en pleine guerre contre la France, Londres et Berlin démontraient qu’ils n'étaient pas dupes et qu’ils savaient pertinemment qui se cachait derrière le grade maçonnique du chevalier Kadosh. D'ailleurs, cela ne devait pas être si difficile que cela à deviner, puisqu'une indiscrétion sur le rituel du Kadosh de la part du sieur Cadet de Gassicourt en 1794, nous révèle que les frères maçons de ce grade: " se prennent les mains comme pour se poignarder. Ils portent, pour se reconnaître, un anneau d'or émaillé de rouge; et dans le cas de danger ils ont sur la poitrine une croix de Malte de drap écarlate. Lorsqu'ils entrent dans une loge, ils ont seuls le droit de traverser dans le milieu du tapis qui est vis-à-vis le trône. Tous les francs-maçons des loges ignorent qui ils sont."7
Parmi les chevaliers de Malte au service de la France qui ont proposé une belle opposition à la Royal Navy, on peut citer l'amiral François Joseph Paul comte de Grasse, marquis de Tilly (1722-1788).8

Ce chevalier de Malte, reçu de minorité en 1733, page du grand maitre de l'ordre de Malte, puis enseigne sur les galères de l'ordre, entre dans la marine royale en 1740. Ce chevalier de Malte s'est illustré lors de la bataille décisive de la baie de Chesapeake. Cette victoire navale le 5 septembre 1781 a permis aux troupes franco-américaines, sous le commandement de George Washington, du marquis de Lafayette et du général français Rochambeau, d'obtenir la victoire à Yorktown le 19 octobre 1781, assurant ainsi l'indépendance des États-Unis d'Amérique. L'amiral anglais George Brydges Rodney reconnaîtra: " La France a remporté la plus grande victoire et rien ne peut plus sauver l'Amérique".

Le 17 septembre 1781, L'amiral de Grasse reçoit le général Georges Washington à bord de " la Ville de Paris " vaisseau amiral de la flotte Française.
Le grand prieuré du Temple de Paris et la tradition écossaise
Les relations entre la France et l’Écosse ont toujours été scellées sous le sceau de la Auld Alliance. La plus vieille alliance du monde9 dura de l’an 1295 jusqu’à la défaite franco-écossaise de Culloden contre les Anglais en 1746.
Officiellement, la Auld Alliance n’a duré que de 1295 jusqu’en 1560 où, par le traité d’Edimbourg, le parlement écossais, à majorité protestante, rompt définitivement avec la France catholique pour se rapprocher de l’Angleterre devenue anglicane en 1534.
En 1540, le roi d’Angleterre Henri VIII confisque tous les biens de l’Église catholique dans son royaume, notamment ceux de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem devenu Ordre de Malte. Le chevalier de Malte David Gonson, qui proteste contre cette décision, est emprisonné à Londres. Le 12 juillet 1541, il sera pendu, traîné sur une claie jusqu’à la potence et équarri, c’est-à-dire démembré puis décapité.

La reine d’Angleterre, Elisabeth Ière, fille d’Henri VIII, après son couronnement à Westminster le 15 janvier 1559, confirmera l’expulsion de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem du royaume d’Angleterre. En Écosse, en 1563, le précepteur des Hospitaliers de Porphichen, Jacques de Sandilands, malgré sa conversion au protestantisme est contraint de rendre les domaines de la grande commanderie de Porphichen à la couronne écossaise. La reine catholique d’Écosse, Marie Stuart, témoignant de la confiance qu’elle portait à l’ancien précepteur hospitalier de Porphichen, lui restitua, moyennant une somme modeste, les domaines de la grande commanderie sous la forme d’une baronnie héréditaire avec le titre de lord.10
Après l’expulsion des chevaliers de Malte du royaume d’Écosse, un chevalier de Malte écossais Jacques Irvin tenta bien d’organiser la résistance depuis Paris. Mais dès qu’il débarqua en Écosse en 1573, il fut emprisonné et torturé. Même si un an plus tard il est libéré, ce chevalier sera dorénavant sous étroite surveillance.
Cependant, la monarchie écossaise de la dynastie des Stuart, représentée par Marie Stuart puis par son fils Jacques VI, désira malgré tout continuer en secret l’alliance avec la France à l’insu du parlement écossais. Il semblerait que cette diplomatie secrète ait en grande partie reposé sur le Grand Prieuré du Temple de Paris.
En effet, à partir du 12 avril 1554, la Très Catholique Marie de Guise, mère de Marie Stuart, assume la régence du royaume d’Écosse en lutte contre les ambitions du royaume d’Angleterre. Cette lutte est conforme aux engagements de la Auld Alliance, renouvelée par le traité d’Edimbourg du 15 décembre 1543 et signé par l’héritière du royaume d’Écosse, Marie Stuart. Dans cette guerre menée contre l’Angleterre mais aussi contre l’expansion de l’influence du mouvement presbytérien en Écosse, Marie de Guise compte sur la France et particulièrement sur sa puissante famille des ducs de Guise de la maison de Lorraine. Un des frères de Marie de Guise était François de Lorraine (1549-1563), grand prieur du Temple de Paris, qui sera nommé en 1558 général des galères de la marine française.

Quand les troupes anglaises assiègent le port écossais de Leith, François de Lorraine, le grand prieur, est chargé en 1560 d’armer une flotte de galères pour casser le blocus du port écossais par les Anglais.
Mais la mort de Marie de Guise survenue le 11 juin 1560 fait tomber le parti catholique en Écosse. Par le traité d’Edimbourg du 6 juillet 1560, les parlementaires écossais ordonnent l’expulsion des soldats français du royaume, puis, en août 1560, proclament le protestantisme comme religion d’état.
Malgré cela, Marie Stuart, reine d’Écosse, qui réside en France depuis août 1548,11 reste attachée à sa foi catholique et revient en Écosse en 1561, escortée par son oncle, François de Lorraine, grand prieur du Temple de Paris.

Depuis ce jour jusqu’à la fin dernière de la secrète alliance, l’implication du Grand Prieuré du Temple de Paris se fera ressentir. Lors de la défaite de Culloden le 16 avril 1746, les troupes françaises qui soutenaient les Écossais étaient commandées par Alexander Jean-Baptiste Boyer, marquis d’Éguilles. Il se trouve que le marquis d’Éguilles avait été reçu chevalier de Malte non profès en 1725, puis garde étendard sur les galères de Marseille, sous le commandement du grand prieur du Temple de Paris, Jean Philippe d’Orléans (1719-1748). Ces deux chevaliers de Malte faisaient aussi partie de la même société savante à Marseille.
Ce qu’il ne fallait surtout pas dire et qui finit par être révélé par le chevalier écossais André-Michel Ramsay est que les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et plus particulièrement le Grand Prieuré du Temple de Paris, ont activement participé à la constitution de la franc-maçonnerie écossaise pour préserver la Auld Alliance.
Cette société secrète, élaborée et imaginée du temps de Marie Stuart et de son fils Jacques VI, petit neveu du grand prieur, semble avoir été effective à partir de l’année 1599 avec la réforme des loges des maçons opératifs écossais par William Shaw, nommé maître des travaux du roi en décembre 1583.
Dans l’année 1583, William Shaw avait accompagné en France l’ambassadeur du roi Jacques VI d’Écosse, Georges Seton, qui avait pour mission secrète de maintenir la Auld Alliance et de suivre les conseils du duc de Guise.12
Pour la petite histoire, en 1594, pour le baptême de son fils Henri, Jacques VI, roi d’Écosse, fit construire la chapelle du château de Stirling selon les mesures du Temple de Salomon. La nouvelle chapelle fut élevée par William Shaw.
Pendant les festivités du baptême, un tournoi fut organisé où le roi d’Écosse, Jacques VI se présenta à cheval, accompagné de deux autres chevaliers, portant l’habit des chevaliers de Malte. À travers cette festivité, le roi Jacques VI liait la construction du Temple de Salomon à un hommage à un ancien ordre de chevalerie de Terre Sainte, celui de son grand-oncle, le grand prieur du Temple de Paris. Inutile de dire qu’en Écosse, dans les milieux presbytériens, cette apparition du roi en chevalier de Malte fit scandale.
La gnose Templière des rois mages chez les chevaliers Hospitaliers
Il y a un autre sujet dont il ne faut absolument pas parler concernant les Supérieurs Inconnus: la présence au sein de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes, puis de Malte, d’un courant gnostique.

Courant dans lequel les chevaliers hospitaliers se revendiquaient d’une tradition secrète des Templiers, non sans quelque argument si l’on s’en réfère aux fresques et décors de la commanderie templière de Montsaunès en Comminges qui devient une possession hospitalière après le concile de Viennes en 1312.
Nos recherches laissent entrevoir que ce courant gnostique de tradition templière présent au sein de l’ordre de Malte trouve sa source chez les moines cisterciens de Morimond,13 la filiale la plus germanisante de l’univers de la Stricte Observance bénédictine, et plus particulièrement avec l’abbé de Morimond, Otton de Freising (1112-1158).
Otton, abbé cistercien en 1138, devenu évêque de Freising (1138-1158), est le premier en Occident à écrire au sujet du mystérieux Prêtre Jean, descendant des Rois Mages, qui se propose de secourir la Terre Sainte. Otton de Freising n’est pas n’importe qui puisqu’il est le demi-frère de l’empereur germanique Conrad III et l’oncle de l’empereur germanique Frédéric Barberousse.
Otton de Freising participe à la Seconde Croisade, prêchée par Saint Bernard, qui devait libérer la cité d’Édesse, tombée aux mains des musulmans en 1144. L’antique cité d’Édesse était en Orient depuis le début du christianisme le centre spirituel d’une gnose chrétienne, la gnose séthienne qui mettait en avant la figure des rois mages. C’est à travers le thème des rois mages, qui grâce à leur connaissance des sciences occultes savent reconnaître les signes annonciateurs de la venue du Messie, que va s’immiscer au sein des ordres de chevalerie de Terre Sainte une sagesse venue du fond des âges.
Le grand prieur du Temple de Paris, Philippe de Villiers de l'Isle-Adam (1519-1521) nommé grand-maître de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et de Rhodes ( 1521-1534), nous offrira une vision de sa dévotion dans cette représentation de l'adoration des mages.
Quant au grand prieur du Temple de Paris, François de Lorraine ce qui attire notre attention se trouvait dans l'hôtel des Ducs de Guise à Paris.

François, duc de Guise (1520-1563) frère ainé du grand prieur, fait aménager à partir des années 1553 une chapelle décorée sur le thème de l'adoration des mages à l'exemple de la chapelle des rois mages du palais des Médicis à Florence. La chapelle des Guise de la maison de Lorraine est confiée au soin de Francesco Primaticcio et Nicolò dell'Abbate. Hélas ces peintures ont disparu dans les années 1803-1808. Il ne nous reste aujourd'hui que quelques copies en dessin réalisées par Abraham van Diepenseck sur lesquelles on constate que le duc de Guise se fait représenter en roi mage.

Suivre la piste des rois mages c’est entrer dans le monde très élitiste et occulte de la gnose, un monde raffiné qui apprécie les réunions festives où l’on porte des masques et qui cultive la débauche, l’entre-soi et l'idolâtrie. Avant d'intervenir sur l'hôtel du duc de Guise, Francesco Primaticcio avait réalisé au château de Fontainebleau le décor de la chambre de la duchesse d'Etampes, maîtresse du roi de France François Ier (1494-1547). Dans ce décor en stuc, figurent des nymphes, des satyres et la figure du bouc satanique en maître de cérémonie. Fille d'honneur de Louise de Savoie mère de François Ier, la maîtresse du roi passait pour la plus belle des savantes et quand on s'imprègne de l'atmosphère du lieu, on se dit que la duchesse d'Etampes aurait très bien pu tenir le rôle de "grande prêtresse" dans des scéances de débauche collective.

Un fidèle du grand prieur François de Lorraine, devenu ambassadeur de France à Londres entre les années 1576-1585 cherchera à défendre la réputation des gnostiques et des Templiers. Michel de Castelnau Mauvissière (1517-1592) qui a servi sous le commandement de François de Lorraine écrira dans ses mémoires : "[...] les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, lesquels on accusait de manger les petits enfants, et d'en crucifier un le jour du Saint Vendredi. Mais les histoires publiées de ce temps là en Allemagne, portent que c'était une pure calomnie que l'on leur imposait pour avoir leurs biens, comme il fut fait.14 Toutefois cette accusation, impieté, n'était pas nouvelle, puisque l'on voit et tient-on pour histoire certaine et véritable, que les Gnostiques et Barbelites furent atteints et convaincus de se souiller de paillardises incestueuses, sous voile de Religion [...]".15
Faire une association d'idées entre les Templiers et les gnostiques ne doit plus nous surprendre, d'autant plus que monsieur l'ambassadeur de France, Michel de Castelnau Mauvissière hébergera généreusement à Londres, en 1583, le mage gnostique Giordano Bruno, spécialiste de l'art de la mémoire,16 qui finira brûlé vif, condamné par la Sainte Inquisition à Rome, le 17 février 1600. Rappelons le, l'art de la mémoire selon Giordano Bruno est d'abord une méthode savante pour communiquer avec les démons. Entre-temps les dîners à l'ambassade de France à Londres devaient être instructifs puisqu'on y remarque des personnalités comme le poète William Fowler qui se vantera d'avoir initié le roi Jacques VI d'Écosse à l'art de la mémoire.17
Art de la mémoire qui finira par s'imposer dans la deuxième version des statuts de la nouvelle franc-maçonnerie écossaise publiés le 28 décembre 1599 par William Shaw. Il semblerait que le roi Jacques VI d'Écosse "le nouveau roi Salomon de Grande Bretagne" aurait été reçu franc-maçon par John Mylne dans la loge écossaise de Scoon, en 1601.18

Quand le pasteur presbytérien James Anderson publie à Londres en 1723 Les constitutions de la franc-maçonnerie, un Irlandais pourtant membre de l'église anglicane lui rappellera quelques opinions en vigueur au sein de la franc-maçonnerie de cette époque. Dans une lettre satyrique attribuée à Jonathan Swift et publiée à Dublin en 1724 il est dit : " [...] Après l'accession au trône d'Angleterre du roi Jacques VI, celui-ci rétablit la franc-maçonnerie, dont il était grand maître, tant en Écosse qu'en Angleterre. Elle avait été entièrement supprimée par la reine Élisabeth, car elle ne pouvait en percer le secret. Toutes les personnes de qualité, suivant l'exemple du roi, se firent admettre francs-maçons [...] Mais certains objecteront peut-être: comment votre gardien non assermenté a-t-il acquis cette connaissance raffinée et rare du grand art ? Ce à quoi je réponds : que la branche de la loge du Temple de Salomon, plus tard appelée loge de Saint-Jean de Jérusalem, sur laquelle notre gardien a fort heureusement atterri, est, comme je peux facilement le prouver, la plus ancienne et la plus pure qui soit actuellement sur Terre; d'où provient la célèbre et ancienne loge écossaise de Kilwinning, dont tous les rois d'Écosse ont été, de temps à autre, grand maîtres, sans interruption, depuis l'époque de Fergus, qui y régna il y a plus de deux mille ans, bien avant les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou les Chevaliers de Malte; à ces deux loges, je dois néanmoins reconnaître l'honneur d'avoir orné l'ancienne maçonnerie juive et païenne de nombreuses règles religieuses et chrétiennes.[...] "19
La fin du secret et les débuts de la démocratie ?
C'est à deux pasteurs que l'on doit la mise en lumière d'une organisation qui jusque là était restée dans l'ombre. Jean-Théophile Désaguliers ( 1678-1739), pasteur anglican né en France à La Rochelle et James Anderson (1678-1739), pasteur presbytérien écossais, portèrent une idée qui à première vue paraissait saugrenue, celle de publier une constitution concernant une société qui devait rester inconnue. Constitution qui affirme : " un Maçon est obligé de par son Titre d'obéir à la Loi Morale et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais un Athée stupide ni un Libertin irreligieux.". On imagine que ce genre de propos a dû faire s'étrangler beaucoup de nobles initiés et pas seulement des français.
Aujourd'hui nous savons que la Grande Loge de Londres et de Westminster fondée le 24 juin 1717, jour de la fête de la Saint-Jean, n'a pas créé la franc-maçonnerie spéculative, mais l'a plutôt éclairée. Dans ses mémoires, Elias Ashmole (1617-1692), rompt avec le sacro-saint secret et confirme qu'il fut initié dans une loge de francs-maçons à Warrington en Angleterre, le 16 octobre 1646. Et puis, avec le temps, les langues se délient et on apprend grâce à une indiscrétion d'André-Michel Ramsay faite à Anton von Geusau en 1741 que "la restauration de Charles II sur le trône d'Angleterre avait d'abord été décidée dans une assemblée de francs-maçons parce que le général Monck en était membre et qu'il avait pu ainsi ourdir son complot dans la plus grande discrétion". Charles II Stuart sera couronné roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande le 23 avril 1661 en l'abbaye de Westminster.
Avant cela, un autre personnage fut un agent zélé de la Auld Alliance et un franc-maçon notoire. Il s'agit de Robert Moray (1609-1673), un écossais serviteur de la France et de la dynastie des Stuart. Robert Moray est reçu franc-maçon le 20 mai 1641 à Newcastle par les membres de la loge Chapelle Marie d'Édimbourg.

Mais il faut bien l'admettre, avec la constitution de la Grande Loge de Londres en 1717, un vent nouveau souffle en Europe qui va bousculer les habitudes de ces chevaliers qui s'enorgueillissaient de posséder une connaissance secrète. Connaissance qui n'avait d'autre but que d'envoyer leurs précieuses âmes jusqu'au plérôme Divin et qui se résume par cette sentence :"Ô Asclepius, quel grand miracle que l'homme, être digne de respect et d'honneur. Car il s'approche de la nature divine comme s'il était lui-même un dieu ; il entretient des rapports familiers avec la race des démons, car il sait qu'il partage leur origine, il méprise la part de sa nature qui n'est qu'humaine parce qu'il a mis son espérance dans la divinité de son autre partie."
En 1530, grâce à l'entremise du cardinal de Jean de Lorraine, oncle du grand prieur du Temple de Paris François de Lorraine, le roi de France François Ier, rencontre le divin Giulio Camillo (1480-1544) qui aurait inventé à Venise un théatre de mémoire capable d'invoquer les 7 Archontes, les démons les plus puissants qui président les sept planètes. Tous cela pour la modique somme de 2000 écus d'or par an. Même si la perspective de devenir un véritable démiurge est attrayante, on conviendra que la communication avec les démons est un peu chère. Le roi accordera une avance de 600 écus d'or pour que le divin homme retourne à Venise construire son théatre et l'apporter à Paris en en réservant l'exclusivité au seul roi de France.
Après la mort du roi François Ier en 1547, on constate qu'à Paris la dévotion aux démons n'a pas disparu avec lui. Le décor du plafond du grand escalier du palais du Louvre réalisé en 1551, démontre qu'Henri II (1519-1559) est resté fidèle à la vision démoniaque de son père. Le cerf roi de la forêt surmonté du croissant de lune symbole du roi Henri II, est accompagné de ses fidèles satyres et autres bêtes à cornes. Le roi de France Henri II est marié avec Catherine de Médicis, reine noire, qui s'entoure de mages et d'astrologues comme Nostradamus et le sulfureux Cosimo Ruggieri. Catherine de Médicis porte toujours sur elle un abraxas secret, qui comporte une invocation au démon Asmodée, un seigneur de l'enfer, pour capter l'amour de son époux et éloigner ses rivales.

Détail qui a son importance, le décor de l'escalier du palais du Louvre à Paris à été réalisé par l'artiste Jean Goujon. Il se trouve que Jean Goujon est aussi l'auteur des gravures du songe de Poliphile dans sa version française imprimée en 1546. Le songe de Poliphile est un ouvrage savant que le diable en personne aurait pu écrire.

Après François Ier, Henri II, voici le petit-fils, Henri III ( 1551-1589), dit le roi "sorcier" réputation sans doute liée à son intérêt pour l'art de la mémoire, comme nous le confirme le mage gnostique Giordano Bruno : "j'acquis un tel renom que le roi Henri III me fit appeler un jour, et me demanda si cette mémoire que je possédais et que j'enseignais, était une mémoire naturelle ou si elle était obtenue par la magie; je lui démontrais qu'elle n'était pas obtenue par la magie; mais par la science. Après cela, j'imprimai un livre sur la mémoire que j'intitulai De umbris idearum et je le dédiai à Sa Majesté; à cette occasion, il me fit lecteur extraordinaire et appointé [...] "
Dans ses mémoires Pierre de l'Estoile (1546-1611) nous dit : " aussi vit-on bientôt trente mille sorciers, alchimistes, devins et astrologues vivre du produit de la superstition parisienne. Tout ce que la ville et la cour comptent de notabilités, croit plus ou moins à l'autorité diabolique des magiciens, à l'attraction du mauvais oeil, aux dangers mortels de l'envoutement".
Au XVIe siecle, avec la dynastie des Valois-Angoulême, jusqu'à la Contre-Réforme catholique, Paris est corrompu jusqu'à la moelle, il n'y a qu'à lever les yeux au palais du Louvre pour s'en rendre compte. Mais la Contre-Réforme ne concerne pas le royaume protestant d'Écosse. Il est à craindre qu'avec les Stuart et le roi d'Écosse Jacques VI, cela ne vaut guère mieux qu'avec les Valois. Dans son ouvrage Daemonologie publiée en 1597, Jacques VI trouve que les actes des démons, malgré leurs tentatives de faire l'inverse, serviront à la gloire de Dieu (sic). Le fait que le roi d'Écosse Jacques VI participe activement à un procès en sorcellerie, pouvait être aussi une manière de faire taire la rumeur populaire qui voulait que la cour du roi était ensorcellée. De plus, il y a toujours eu un mépris des gnostiques savants qui utilisent les démons pour élever leur âme vers la lumière, envers cette sorcellerie populaire qui frabrique des remèdes de bonne femme pour conjurer le sort des pauvres gens.
Si les Supérieurs Inconnus du grand prieuré du Temple de Paris ont participé à la création en 1599 de la franc-maçonnerie écossaise, cela pourrait signifier que cette franc-maçonnerie était d'essence Royale, gnostique et "Jupitérienne" la version renaissance de "Luciférienne". Quelle conséquence sur le rituel maçonnique écossais ? Difficile à dire. Mais intégrer l'art de la mémoire dans les statuts de la nouvelle maçonnerie démontre que les loges écossaises fonctionnaient comme des antichambres de la cour royale. Cela pouvait permettre à certains initiés un accès privilégié aux banquets, bals masqués et autres fêtes dionysiaques qui débutent dans les grandes salles des châteaux des rois Jupitériens, comme celui de Fontainebleau avec son décor suggestif, et qui finissent dans la chambre de la favorite du roi. Si cette hypothèse se vérifiait, on comprendrait mieux pourquoi les gnostiques templiers, après l'apparition de la Grande Loge de Londres d'obédiance hanovrienne avec sa culture stricte et moralisante, vont développer en France les hauts grades de la Franc-maçonnerie écossaise pour contrecarrer l'influence austère des trois degrés symboliques hanovrien et expliquer aux francs-maçons qui ils sont en réalité.
C'est pour cette raison, qu'il faut saluer dans les Constitutions d'Anderson le retour aux fondamentaux, c'est à dire à cet esprit de géométrie qui reste le socle de notre légitimité de citoyen, pour tous ces hommes qui naissent et demeurent libres et égaux en droit. Nous constatons avec satisfaction la disparition des hallucinations gnostiques, sur l'astrologie, l'alchimie, la magie et les démons. Dans les Constitutions d'Anderson nous retenons pour, l'Histoire, les références à Seth, aux chaldéens et mages, au temple de Salomon et aux rois d'Écosse :" le roi Jacques VI d'Écosse succéda à la Couronne d'Angleterre. C'était un Roi-Maçon, et il ranima les Loges Anglaises [....] À la mort du roi, son fils, le roi Charles Ier - qui était aussi un Maçon - protégea également M. Jones [....] on a de bonnes raisons de croire que le roi Charles II fut Franc-Maçon Accepté,[....] ". Et en guise de conclusion ce dernier passage : " Qui plus est, on pourrait démontrer, si nécessaire, que les Sociétés ou Ordres de Chevalerie Guerrière, comme les Ordres Religieux, empruntèrent par la suite à notre ancienne Fraternité beaucoup d'usages solennels."
La Forêt de symboles
En France, il y a un ouvrage qui va cristalliser la démarche initiatique des Supérieurs Inconnus. Cet ouvrage rédigé en italien sera précieusement gardé par un chevalier de Malte resté anonyme qui l'avait confié à son ami Jacques Gohory (1520-1576) pour qu'il soit traduit en français et publié. Jacques Gohory nous dit :"Un chevalier de Malte, homme de talent habile et cultivé, avait d'abord tracé les grandes lignes [du texte], et m'avait instamment demandé de le lire avec soin". Il sera publié à Paris en 1546 par l'imprimeur Jacques Kerver sous la direction de Jacques Gohory avec une traduction de Jean Martin sous le titre " Discours du songe de Poliphile".

L'ouvrage est dédicacé à Henri de Lenoncourt, chevalier de l'ordre, lieutenant de 50 hommes d'armes des ordonnances du roi sous la charge du Grand Prieur de France et le blason du chevalier de Lenoncourt est assez évocateur.

En France, l'histoire commence dans une forêt quand :" un de nos roy chassant un jour en cette forest, il arriva qu'un chien appellé Bleau ou Bliau, s'estant égaré de la chasse, comme l'on le cherchait, (....) il fut trouvé auprès d'une fontaine au milieu de cette forest où il se rafraichissait, lassé du travail de la chasse, et parce que cette fontaine n'estait pas cognue et que ce chien semblait en avoir donné la cognoissance, elle fut depuis appellée la Fontaine de Bleau". En 1542 le roi de France, François Ier (1492-1547), vint à Paris rendre visite à l'artiste Benvenuto Cellini dans son atelier, il aurait admiré ses ouvrages, puis évoqué avec Madame la duchesse d'Étampes, sa maîtresse, son cher Fontainebleau. L'idée du roi était d'avoir au-dessus de la porte du château, un grand relief représentant la Source de Fontainebleau avec une nymphe dont le bras est posé sur le cou d'un cerf, lequel était une devise du roi.

En guise des deux colonnes sur les côtés de la porte, le projet prévoyait deux grands satyres.

Seuls les initiés pouvaient comprendre où menait la porte du château de Fontainebleau.

Dans cette gravure du Songe de Poliphile, l'inscription signifie : " A la mère de toutes choses ", avec un superbe Oméga majuscule. Le Songe de Poliphile apparaît comme la bible des libertins puisque après avoir rendu hommage à Eleuthérilide la reine du libre arbitre, Poliphile va connaître les délices de l'amour dans l'île de Cythère. Pélerinage initiatique que tous les libertins rêvent de faire. Ils seront bien accueillis par la grande prêtresse des lieux, qui ressemble beaucoup à cette Diotime de Mantinée dont nous parle Socrate dans le banquet de Platon et qui nous explique que l'amour est un puissant démon dont la fonction est de relier les mortels aux immortels. C'est aussi à travers ce démon nommé Amour que l'on accède au Beau dans toute son unicité platonicienne. La prêtresse Diotime est une magicienne qui fait commerce avec les démons pour ce qui concerne les sacrifices, les initiations, les incantations, et les vaticinations en général. Pour Proclus, Diotime était une pythagoricienne. Ce qui est sûr, c'est que Poliphile ne fait pas que forniquer avec les nymphes, il découvre aussi les secrets de l'architecture antique.

Grâce à son précepteur François Demoulins de Rochefort (1470-1526), il semblerait que le roi de France François Ier ait été initié très jeune aux plaisirs de l'île de Cythère. Cela fait que le Songe de Poliphile est la clef de lecture secrète du décor de son cher château de Fontainebleau. Au-dessus de la fameuse porte du château de Fontainebleau devait être placée une salamandre avec sa devise "Nutrico et extinguo", "je m'en nourris et je l'éteins" (le feu), ou peut-être (le démon de l'amour).
Aujourd'hui on s'accorde à penser que l'origine et la signification de la salamandre et de sa devise se cache dans le songe de cet amant de la sagesse que fut Poliphile. Cette oeuvre rédigée en 1467 est attribuée sans certitude au moine dominicain Francesco Colonna (1433-1527) et imprimée pour la première fois à Venise en 1499.

L'oeuvre de Francesco Colonna fait partie de la littérature gnostique, avec toutes ses obsessions sur l'âme humaine injustement plongée dans la forêt obscure de ce monde hostile et qui cherche désespérément à retouver le chemin de ses origines. C'est au milieu d'une forêt peuplée d'animaux sauvages que cette âme assoiffée va découvrir sa source d'eau claire.

Mais la divine surprise est que cette forêt à première vue si inquiètante va se transformer après de multiples réflexions en un suave jardin qui comblera tous les sens de nos libertins.

Comme le dit la prêtresse Diotime, le dieu ne se mêle pas à l'homme, seul la nature démonique rend possible aux dieux d'avoir commerce avec les hommes. Celui qui est savant en ces matières est un homme démonique (un créateur ou démiurge), tandis que celui qui est savant en toute autre chose, qu'elle se rapporte à des arts ou à des métiers, n'est qu'un ouvrier !

Dans ses mémoires, Benvenuto Cellini raconte qu'après la fonte de la statue de Persée à Florence le bruit courut qu'il devait " être le diable en personne et non un homme car j'avais réussi des choses impossibles dans ce métier et bien d'autre prodiges qui dépassaient les possibilités d'un démon ordinaire ". Détail du piedestal de la statue de Persée à Florence, avec Jupiter au centre, par Benvenuto Cellini.
Indéniablement avec le Songe de Polophile nous sommes devant une oeuvre très savante concernant des sujets comme la géométrie et l'architecture. L'auteur semble aussi avoir une connaissance très appuyée de l'astrologie. Jacques Gohory y voit des références à l'alchimie. Mais ce qui caractérise cette oeuvre, c'est son double visage comme dans cette danse des masques.

Sous les apparences d'une esthétique civilisationnelle de l'humanisme de la Renaissance se cache en réalité une initiation vers le royaume de Lucifer. Mais un Lucifer qui aurait pris des traits rassurants, derrière un masque ... comme celui de Jupiter !
Voilà ce qu'est le Songe de Poliphile, une plongée dans le monde envoûtant de la forêt obscure des gnostiques où foisonnent les bêtes à cornes pour devenir le dieu Luciférien d'Asclepius, à l'image du Jupiter qui Trône sur le plafond de la chambre de la duchesse d'Etampes à Fontainebleau.

Autre détail croustillant, on remarque que dans la première version du Songe de Poliphile imprimée en 1499 à Venise, l'enfer est vide.

Le diable aurait-il pris à Venise le masque d'un moine dominicain ? On pourrait peut-être le croire, si l'histoire écrite par Matteo Bandello (1485-1561), à propos d'un certain moine dominicain de Venise nommé Francesco, qui fut si amoureux d'une jeune demoiselle, qu'il tua son imbécile d'amant et mutila à mort sa belle et infidèle maîtresse, pouvait se rapporter à l'auteur du Songe de Poliphile. Dans cette nouvelle, le moine dominicain Francesco, frère conventuel de San Dominico, exerçait la grammaire auprès des petits-enfants du Doge de Venise Andrea Gritti, un coureur de jupons notoire et un grand ami de Louise de Savoie et de son fils François Ier.
Conclusion
Du point de vue de la France, on pourrait dire que le franc-maçon Étienne Morin est un traître. Mais si on se place du point de vue de l'histoire, on ne peut s'empêcher de lui donner raison. Si aux États-Unis, on ne parle pas français, c'est fondamentalement parce que des hommes comme Étienne Morin ont choisi au XVIIIe siècle la voie du libéralisme et du parlementarisme porté par la culture anglo-saxonne de cette époque.
Dans les colonies françaises, le comte d'Estaing, gouverneur de Saint-Dominique, dans une lettre adressée au duc de Choiseul, le 2 mars 1766, faisait cette amère constatation : nombre de planteurs dans les îles françaises s'affirmaient résolument anglophiles, il y avait des cas fréquents de redditions, de trahisons et d'appels aux Anglais.
Comment expliquer ce rejet de la mère-patrie. Il est à craindre que la réponse soit directement liée au comportement de l'élite française, des chevaliers français imbus de leurs quartiers de noblesse et qui cultivent un art de vivre complètement dévoyé dont on commence à comprendre qu'il est la conséquence de croyances peu avouables. Le tableau du grand prieur du Temple de Paris, Philippe de Vendôme (1655-1727), résume bien la mentalité de ces Supérieurs Inconnus. À la fin de sa vie, Philippe de Vendôme, chevalier de Malte et templier, fait ses "adieux aux armes", aussi bien à sa carrière militaire, avec son épée suspendue à l'arbre, qu'aux plaisirs des nymphes, qui dansent derrière lui. Il ne reste plus qu'à cet initié, symbole de la rotonde en arrière plan, son chien et la lecture, livre ouvert.
Pourtant des alertes avaient déjà été données. Le 16 octobre 1548, le chevalier de Malte Nicolas Durand de Villegagnon dénonce les galériens français qui ont " une croix rouge (anglaise) comme une blanche (française) dedans le cueur ". Quand le grand prieur du Temple de Paris, François de Lorraine, réunit une flotte de galères en 1560, pour consolider le pouvoir de sa soeur Marie de Guise en Écosse, il devra faire face à une mutinerie dirigée par François de Coligny d'Andelot qui sera suivie par de nombreux capitaines.
Le libertinage "Jupitérien" des chevaliers français n'incite guère les soldats à mourir pour eux. La France va perdre son influence aux Amériques parce que ses moeurs et ses croyances sont devenues néfastes à l'humanité. La civilisation anglo-saxonne aux XVIIIe siecle semble nettement plus attrayante pour tous ceux qui rêvaient d'un monde nouveau, ce qui sera confirmé par la glorieuse révolution américaine où les Français auront l'occasion de se racheter.
À bien y réfléchir, quand dans la légende du grade maçonnique du chevalier Kadosh, les Anglais opposaient farouchement les chevaliers de Malte corrompus par la gnose, aux Templiers, au final ils rendaient un grand service à ces derniers. Même si l'on peut toujours alléguer une tradition gnostique au sein de l'ordre des Templiers, les chevaliers du Temple ne méritaient pas une telle déchéance et il est triste de constater que le grand prieuré du Temple de Paris, ces supposés supérieurs inconnus, ne furent pas à la hauteur de leur héritage. Au final, le grand maître de l'ordre de Malte et franc-maçon Emmanuel de Rohen-Polduc le préssentait quand il écrit le 6 juillet 1786 : " Nous avons la morgue des anciens Templiers, avec une avidité qui nous mènera à la fin comme eux ".
Article en préparation par Jean-Pierre Schmit
1. " Le prieur du prieuré de France de l'Hôpital s'installa, à partir de 1350, au Temple de Paris et s'intitula prieur du Temple ". Demurger Alain ; Chevaliers du Christ les ordres religieux- militaires au Moyen Âge XIe - XVIe; Édition du Seuil; Paris, 2002; p 225.
2.Busson Jean-Pierre; Suffren et ses amis d'après sa correspondance; revue historique des armées, année 1983 [153] p 43.
3. Mollier Pierre; La Chevalerie maçonnique franc-maçonnerie, imaginaire chevaleresque et légende templière au siècle des lumières; Préface de Roger Dachez Président de l'Institut Maçonnique de France ; col Renaissance Traditionnelle, Édition Dervy, Paris 2022, p 189
4. Ibid. p 191
5. Les chevaliers de Malte, au nom de la France, ont conduit deux tentatives de restauration de la dynastie écossaise et catholique des Stuart sur le trône d'Angleterre; celle de 1690 en Irlande; et celle de 1745 en Écosse. Pour celle de 1715, le traité d'Utrecht signé en 1713 entre la France et l'Angleterre les empéchaient d'intervenir directement. L'implication des chevaliers de Malte dans la tentative de restauration de 1715 à laquelle participe le chevalier de Ramsay, est donc plus difficile à établir. Ce qui paraît de plus en plus probable est que ce sont les Écossais qui ont initié les chevaliers de Malte à la franc-maçonnerie et que ce sont les chevaliers de Malte au service de la France qui ont initié la franc-maçonnerie écossaise aux grades templiers.
6. Mollier Pierre; La chevalerie maçonnique, op.cit. p 189
7. Cadet de Gassicourt Charles-Louis; Le Tombeau de Jacques Molai ou Histoire secrète et abrégée des initiés, anciens et modernes des Templiers, Francs-maçons, illuminés, etc; chez Desenne, seconde édition, Paris, 1795. p 22. Gallica ; Bibliothèque Nationale de France.
8. Le fils de l'amiral, Alexandre François Auguste comte de Grasse, marquis de Tilly ( 1765-1845), admis dans la société des Cincinnati, jouera un rôle central dans l'implantation en France, 1804, et en Europe continentale, du rite écossais ancien et accepté, fondé le 31 mai 1801 à Charleston, États-Unis. Le REAA est un Rite maçonnique en 33 degrés, l'un des plus pratiqué au monde. Le chevalier Kadosch version Étienne Morin et Henry Andrew Francken y figure au 30e degré.
9. En 1942 le général de Gaulle qualifie l'alliance Franco-écossaise de "plus vielle alliance du monde".
10. Après son abdication contrainte le 24 juillet 1567 en faveur de son fils Jacques VI, âgé d'un an, alors que Marie Stuart est emprisonnée au château de Lochleven, elle prend le soin de réserver pour le tout jeune roi d'Écosse certains effets personnels de son grand oncle, François de Lorraine, grand prieur de France. Par l'intermédiaire de son valet, Servais de Condé, elle confie ces précieux effets à Jacques de Sandilands l'ancien précepteur hospitalier de Porphichen. Ils furent déposés dans la chambre de Sandilands au palais de Holyrood, puis lors d'une alerte à la peste dans le quartier de Canongate, transférés à la maison de Sandilands dans l'ancienne commanderie hospitalière de Porphichen. En mars 1569, la famille Hamilton enlève Jacques de Sandilands et surtout le dépouille des effets du grand prieur réservés au roi. Ce sont les troupes du jeunes roi Jacques VI qui récupéreront ces biens qui seront déposés à l'abbaye de Holyrood. Parmi les biens royaux, de nombreux livres selon un témoin de l'interrogatoire mené par le Conseil privé d'Écosse et le régent protestant Jacques douglas 4e comte de Morton, en 1573.
11. Pendant la Rough Wooing, quand en 1548 il fallut exfiltrer la jeune Marie Stuart, alors que la capitale du royaume d'Écosse, Édimbourg, est occupée par les anglais, c'est à des chevaliers de Malte que la France confie les opérations militaires. La flotte française est aux ordres du prieur de Capoue et général des galères Leone Strozzi.

Les quatre galères royales qui doivent enlever Marie Stuart sont dirigées par le chevalier de Malte Nicolas Durand de Villegagnon, assisté de Jean Parisot de la Valette qui deviendra grand maître de l'ordre de Malte en 1557.

12. En 1583, le grand prieur du Temple de Paris, Henri d'Angoulême (1573-1586) est un franco-écossais. Il est le fils naturel du roi de France Henri II et de sa maîtresse écossaise Jane Stuart. Le grand prieur sera élevé en Écosse jusqu'à l'âge de 9 ans.

13. On remarque qu'avant d'être des protecteurs de la commanderie templière de Montsaunès créée vers les années 1156, les seigneurs de Montpezat ont fondé en 1136 l'abbaye cistercienne de Bonnefont, fille de Morimond, choisie par les comtes du Comminges pour s'y faire inhumer.

14. Les Templiers n'ont jamais été accusés, pendant leur procès, de sacrifier des enfants, en revanche Michel de Castelnau est au service de la reine Catherine de Médicis qui sera accusée par la rumeur publique d'avoir organisée une messe noire, le 28 mai 1574, avec le sacrifice d'un enfant pour tenter de sauver son fils le roi de France Charles IX décédé le 30 mai 1574 à l'âge de 23 ans.

15. Les mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière et de Concressaut, baron de Jonville, chevalier de l'ordre de roy, conseiller en son conseil privé et d'Estat, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, gouverneur de la ville et chasteau de S.Dizier, ambassadeur pour Sa Majesté en Angleterre. Ausquelles sont traictées les choses plus remarquables qu'il a veuës et negotiées en France, Angleterre, et Escosse, soubs les rois François II et Charles IX tant en temps de paix qu'en temps de Guerre. A Paris, chez Samuel Thiboust, au Palais, en la gallerie des prisonniers M.DC.XXI. Avec privilege de Roy. 1621; p 14. Gallica ; Bibliothèque National de France.
16. Frances A.Yates; L'art de la mémoire ; traduit de l'anglais par Daniel Arasse; Édition Gallimard; 1975; chapitre IX; pp 215-249.
17. Lupold von Wedel raconte :" que Fowler était un favori du roi pour lui avoir enseigné l'art de la mémoire" dans: Voyage à travers l'Angleterre et l'Écosse effectué par Lupold von Wedel dans les années 1584 et 1585; dans transaction of the Royal Historical Society,vol. 9 (Londres, 1895), ( trad ) Gottfied von Bülow, pp 223-270.
18. Lambros Couloubaritsis ; La Complexité de la Franc-Maçonnerie, approche historique et Philosophique; Éditions OUSIA; 2018; p 35.
19. Lettre de la Grande Maîtresse des Francs-Maçon à George Faulkner, imprimeur; attribué à Jonathan Swift; The Skirret.
















